BRISE MARINE
Autour du texte:
"Brise marine" a été écrit vraisemblablement en mai 1865 à Tournon (le manuscrit de la collection MONDOR porte cette date). Il a été congu entre la première ébauche d'"Hérodiade" (hiver 1864-1865) et la composition du "Faune" (été 1865)? il fait suite aux poèmes de "L'Azur"(janvier 1864) - "Las de l'amer repos" (février 1864) - "Angoisse" (février 1864) - "Le pitre châtié" (mars 1864)- "Les Fleurs" (mars 1864) écrits depuis l'arrivée du poète à Tournon en décembre 1863.
"Brise marine" est un poème du printemps 1865. Mallarmé vient de vivre un douloureux hiver à Tournon, où alternent "périodes d'exaltation et de dépression, phases de tension et de détente" (MICHAUD). Il vient de livrer, dit MONDOR, l'un de ces combats, entre l'artiste et l'œuvre, où l'acharnement et le découragement, l'orgueil et l'humilité ont leurs inévitables alternances, et où les antinomies désespérantes du Rêve et du Poème, de l'art et de la vie, de la beauté et de l'impuissance, martyrisent une "âme exilée" (MONDOR). Mallarmé, dès octobre 1864, a, en effet, commencé sa grande œuvre "Hérodiade".
La lettre du poète à Cazalis de mars 1865 fournit de précieuses indications sur son état d'esprit en ce printemps 1865. Mallarmé, toujours aux prises avec de nombreuses difficultés matérielles, souci de faire vivre une famille qui compte maintenant un membre de plus (Geneviève née le 19 novembre 1864) avec un budget modique, exécrant un métier qui le livre aux plaisanteries méchantes de ses élèves, et qui, surtout, ne lui permet pas de s'adonner à cette "seule occupation qui soit digne d'un homme : les Poèmes", ne trouve pas, ne peut pas trouver, étant donné sa vocation de poète, de compensation dans les joies de la vie familiale. Dans cette lettre à Cazalis (mars 1865) il écrit : "Malheureusement, je ne jouis pas du tout de ce charme qui voltige autour d'un berceau... Je suis trop Poète et trop épris de la seule Poésie, pour goûter, quand je ne puis travailler, une félicité intérieure qui me semble prendre la place de l'autre, la grande, celle que donne la Muse... Cependant je travaille depuis une semaine. Je me suis mis sérieusement à ma tragédie d'"Hérodiade" -. mais que c'est triste de n'être pas homme de lettres exclusivement ! A chaque instant, mes plus beaux élans ou de rares inspirations, que je ne retrouve plus, sont interrompus par le hideux travail de pédagogie, et quand je reviens, avec des papiers au derrière et des bonshommes sur mon manteau, je suis si fatigué que je ne peux plus que me reposer.
Si encore j'avais choisi une œuvre facile, mais justement moi stérile et crépusculaire, j'ai pris un sujet effrayant ... Mais pourquoi te parler d'un Rêve qui ne verra peut-êre jamais son accomplissement, et d'une œuvre que je déchirerai peut-être un jour, parce qu'elle aura été bien au-delà de mes propres moyens..."(MONDOR).
"Brise marine" est un poème écrit en marge de cette "Hérodiade" "si difficile, toujours reprise et toujours quittée" (H. MONDOR).
Différents états du texte ( dates et variantes)
Ce poème parut dans Le Parnasse contemporain du 12 mai 1866 sous une forme à la ponctuation près, identiquement reproduite par les éditions suivantes :Poésies (1887), Vers et Prose(1893), Poésies (Deman 1899), à l'exception du 14ème vers :
"Sont-ils ceux que le vent penche sur les naufrages".
La bibliothèque Jacques Doucet possède pourtant un manuscrit qui présente avec le texte définitif quelques variantes.
Pour l'étude des différents états du texte et des variantes, voir l'édition des Poésies de Mallarmé procurée par B. MARCHAL (Poésie/Gallimard 1992) et celle de la Pléiade (1998)
Interprétation d'ensemble
"Brise Marine", d'inspiration très personnelle, poème de la fatigue, du découragement (au même titre que "Las de l'amer repos" ou que "Don du poème") qui devait clore la série des poèmes du Parnasse contemporain (E. NOULET fait remarquer que son premier titre fut d'abord "Epilogue") représente bien une "fin, un adieu". "C'est l'adieu à ses rêves d'enfance, la suprême concession au lyrisme qu'il (Mallarmé) achevait de tuer en lui" ( MICHAUD).
L'interprétation de ce poème, le plus célèbre de Mallarmé - certainement parce qu'il est l'un des plus accessibles - n'a pas suscité de grandes discussions. D'une part, Mallarmé s'y exprime de façon relativement simple et "naturelle". D'autre part, le thème du poème apparaît à la première lecture: C'est le thème baudelairien du "Voyage", c'est l'appel du large, le besoin d'évasion, d'ivresse.
En envoyant une copie de ce poème, le 8 février !866, à la cousine d'Henri Cazalis, Mme Le Josne, l'auteur lui-même résumait ainsi le sens de la pièce -. "Ce désir inexpliqué qui nous prend parfois de quitter ceux qui nous sont chers et de partir". C'est là l'explication la plus simple, la plus immédiate du texte.
GENGOUX, dans son livre Le Symbolisme de Mallarmé , ne manque pas pourtant d'y trouver une explication symboliste. "Nouveau tableau, dit-il, avec les métaphores de "Prose", ou conflit entre la Vie et l'Art". Etant donné ce que nous savons sur les préoccupations de Mallarmé à l'époque où il écrit "Brise marine", "après les longues veillées hivernales passées sur "Hérodiade" (MICHAUD) cette explication se justifie parfaitement. Dans le détail, nous verrons qu'elle rend seule possible la compréhension de certains vers.
L'appel du large, pour Mallarmé, ce n'est pas seulement le désir de voyager, pour échapper un temps aux soucis quotidiens, c'est une autre façon d'exprimer l'aspiration du poète à l'azur, à l'au-delà poétique qui le hante. La mer, le ciel sont deux symboles pour exprimer une seule et même "réalité" pour le poète : le monde idéal de la Beauté. C'est d'ailleurs ainsi qu'il faut entendre le thème du voyage chez Baudelaire; chez lui aussi c'est le moyen de rejoindre l'Idéal, la Beauté, de trouver du "nouveau" ("Le Voyage", "Parfum exotique").
Explication de détail:
Comme avec le poème "L'azur" , nous avons affaire ici à un véritable petit drame, au pathétique discret, mais non atténué par le "dernier vers de réconciliation" (dit MONDOR), disons plutôt de demi-réconciliation.
v. 1-3 : les trois premiers vers constituent une espèce d'exposition". Le ler vers indique la tonalité générale du poème, donne le "la" ("Brise marine" est une pièce "lyrique" il justifie, annonce le 2ème vers, qui, lui, contient le thème : le départ.
v. 4-8 : du vers 4 au vers 8, nous assistons au mûrissement de la décision dans l'esprit du poète.
v. 9-10 c'est le moment où le Désir de partir atteint son paroxysme. C'est la décision "Je partirai" et l'ivresse de la perspective.
v. 12 : le mouvement va maintenant "decrescendo". Le Poète sait qu'il ne partira pas. Il redescend des hauteurs de son Rêve à l'Ennui de sa vie présente.
V. 13-15 : indications sur les risques de l'aventure. Vision angoissée de ce qui aurait pu être.
V 16 . résignation douloureuse.
Explication vers par vers
v. 1 La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres : ce vers - célèbre- est l'expression d'un désespoir : "définition du découragement, de l'incuriosité physique et intellectuelle", dit E. NOULET. Pour distinguer ces deux domaines, physique et intellectuel, Mallarmé a recours à deux symboles : la chair (pour le corps) et les livres (pour l'esprit). Ce vers qu'on attendrait sous la plume de Baudelaire, surprend de la part de Mallarmé , ou du moins surprendrait la lecteur qui ne l'aurait jamais entendu citer. NOULET affirme "Ce vers a ceci de particulier qu'il n'est pas du tout mallarméen". Ne s'attendrait-on pas plutôt, en effet, à entendre l'exclamation "La chair est triste, hélas !" de la bouche d'un débauché ou d'un homme aux expériences amoureuses nombreuses, tel que Baudelaire plutôt que de celle du bon mari, bon père qu'était Mallarmé? et j'ai lu tous les livres ; THIBAUDET fait remarquer, à juste titre, qu'il ne faut pas exagérer la culture livresque de Mallarmé. "Mallarmé, dit-il, dans la passion même d'absolu était détourné de la culture livresque. Mais il lui plaisait que sa poésie donnât l'idée d'une œuvre érudite". Cet aveu, comme l'exclamation la chair est triste, n'a qu'une valeur poétique. Ce premier vers n'est pas, à proprement parler, mallarméen, dans la mesure où il s'agit d'une confidence du poète qui s'exprime sur le mode lyrique : la chair est triste, hélas ! L'influence de Baudelaire, dans ce premier vers, comme dans le reste du poème, est certaine. Cependant Mallarmé, en 1865, n'en est plus au stade de la copie ou de l'imitation. Il est tout entier déjà dans ses poèmes. On peut donner ainsi une explication plus précise et plus mallarméenne de ce vers. On comprend aisément la réaction de GENGOUX à l'affirmation de NOULET. Il lui répond : "Ce premier vers nous semble au contraire exprimer la plus pur de son idéal : l'aspiration loin de la vie, à une nudité intellectuelle symbolisée par la mer". Lassitude du poète, pour des raisons précises; lassitude de l'homme en général, pour des raisons différentes, plus vagues, il importe peu. Les deux choses sont liées : l'essentiel est que le poète ait pu arriver à cette formule, valable pour l'une ou pour l'autre, particulièrement réussie. L'art du poète a été de choisir ce mot "chair", mot particulièrement suggestif, pour tout ce qui touche le plus directement notre corps, et de l'opposer à tous les livres, expression qui ne saurait mieux exprimer un dessèchement intellectuel. L'article défini "les" contient une nuance de mépris. On peut imaginer ce premier vers sous la forme d'un diptyque : la chair... et ... les livres, d'un côté la couche voluptueuse, de l'autre la bibliothèque poussiéreuse. Ce premier vers vaut par sa concision : valeur du mot de coordination "et" Et j'ai lu tous les livres - exprime en fait : "j'ai lu tous les livres et je n'en sais pas plus qu'avant". Vaut aussi pour moi par ses prolongements : ce désespoir, cette lassitude intellectuelle, ce sont ceux d'un Faust dans la monologue fameux : "Habe nun, ach..." qui ouvre la tragédie.
v. 2-3 Fuir ! là-bas fuir ! je sens que des oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux 1
Il faut noter ici l'opposition de deux mouvements : au mouvement de lassitude du premier vers, correspond ici un mouvement d'énergie désespérée. "S'opposent d'autant plus vivement qu'au rythme traditionnel du premier vers succède la coupe désordonnée du second qui se continue jusqu'au troisième, comme se prolonge un écho" ( NOULET). Notons la répétition du mot "fuir" mot-clé. Répétition (qui s'explique fort bien, puisqu'il s'agit d'un poète "lyrique") qui est, en outre, un élément de la technique mallarméenne à l'époque. SCHERER, à la fin de sa thèse sur Mallarmé, distingue les différentes époques de sa carrière poétique en choisissant comme critère -. "technique oratoire : 1858-1862; technique des répétitions" en citant comme exemples "Renouveau" ("l'hiver, l'hiver lucide..."), "L'Azur", (jeter, lambeaux, jeter... ) et "Brise marine". Le manuscrit de la bibliothèque Doucet ne présente pas cette répétition. On mesure l'importance de la correction quand on lit le vers beaucoup plus plat : "Je veux aller là-bas où les oiseaux sont ivres", répéter le mot "fuir" d'une seule syllabe, produit un tout autre effet que de dire simplement "aller". Le poète "casse" la phrase, met en valeur le thème de la fuite (ici une échappée vers l'Idéal) et suggère par la répétition du mot "fuir" une espèce de mal obsédant. Le verbe "sentir" ajoute aussi une autre idée : le poète "ressent", éprouve déjà cette ivresse des oiseaux, en imagination et aussi avec la participation de tout son être. Répétition, dislocation de la phrase, rejet : autre procédé de style très cher à Mallarmé .
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux. (v. 3)
SCHERER souligne le goût de Mallarmé pour l'emploi de la préposition "parmi", suivie d'un substantif au singulier. Dans ce cas précis parmi l'écume il dit que "parmi" a peut-être sa valeur étymologique de "au milieu de". écume inconnue : cet adjectif rappelle le vers final du "Voyage" de Baudelaire "Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau". Et les cieux - NOULET commente ainsi : "l'ellipse de "parmi" fait de "cieux" un cri de délivrance d'autant plus impatient et joyeux". Noter dans ce vers la réunion des deux symboles : la mer et le ciel. Le manuscrit de Jacques Doucet portait : "D'errer entre la vague...L'écume est incontestablement plus joli. On peut voir ici la façon qu'a Mallarmé d'aller au bout de ses images. De l'image banale il ne rend qu'un aspect: c'est en quelque sorte une façon de la rajeunir
v- 4 : Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Mallarmé adopte ici un tour négatif - un triple tour négatif dans cette phrase - en guise de réponse aux objections qu'il pourrait se faire à lui-même.
Pour bien comprendre ce vers, on est plus ou moins obligé de faire appel à l'explication symboliste. GENGOUX explique "les vieux jardins reflétés par les yeux" comme "le charme de la vie naturelle". On peut admettre, en effet, que "jardins", "fleurs" ne font qu'un dans l'esprit de Mallarmé : ce serait donc les jardins de la vie, les jardins du souvenir; pour rendre compte du mot "reflétés" dans reflétés par les yeux : Mallarmé aime en général évoquer les objets par leur reflet.
V. 5 : Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe : symbole de la mer, l'aventure ou si l'on veut de l'aventure poétique.
V. 6-7-8 : 0 nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
² Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
SCHERER, étudiant la phrase de Mallarmé prend celle-ci en exemple. Il montre que Mallarmé, aimant à séparer ce qui est ordinairement réuni, intercale le plus de mots qu'il peut entre le sujet, et le verbe. Ainsi "Rien" est séparé de "ne retiendra". Il montre ensuite comment de la "disjonction" naît la "suspension" : Mallarmé sent si bien la nécessité d'un assouplissement et d'un repos à la fin de ses phrases si tendues, qui ont exigé du lecteur un tel effort d'attention et une telle initiative, qu'il les prolonge parfois au-delà de ce qui est indispensable. On croit la phrase finie, et elle rebondit ... La phrase pourrait finir par ô nuits !, elle se prolonge jusqu'à la fin du vers suivant, et le dernier vers cité apporte une nouvelle addition, qui n'était pas plus nécessaire à la structure logique de la phrase que les précédentes, mais prolonge le sentiment par un long écho". (voir L'expression littéraire dans la poésie de St. Mallarmé). Le vers 6 est à rapprocher du v. 14 de "Las de l'amer repos":
"Et ma lampe qui sait pourtant mon agonie",
des vers 3 et 5 de "Don du poème"
"Par le verre brûlé d'aromates et d'or...
L'aurore se jeta sur la lampe angélique"
Les deux vers 6 et 7 font allusion au travail du poète chez lui, la nuit. L'adjectif désert suggère l'idée de la solitude, est dans la note de l'adjectif vide au vers suivant. Le vers 7 évoque le spectre de l'impuissance du poète, la hantise de la page blanche, allusion très directe aux nuits qu'il a passées sur "Hérodiade", pendant l'hiver 1864-1865. Le vers 8 évoque Marie allaitant Geneviève. Le tour "Et ni" au sens de "et pas même" a été souligné souvent par les commentateurs. Si les trois premiers vers étaient de tonalité nettement baudelairienne, les 4 vers suivants (4 à 8) apparaissent, comme typiquement mallarméens, dans la mesure où ils sont l'expression d'une "intimité frileuse", où ils révèlent un "goût de l'intérieur" de la part du poète, le désir d'une poésie de la maison, indiquée déjà dans "Las de l'amer repos" : "A nous qui ciselons les mots comme les coupes". Ce sont là les mots de THIBAUDET qui fait une très jolie analyse de ce goût de l'intérieur chez Mallarmé: "Goût fervent de la maison, qui est autour de lui comme un cerveau extérieur. Je vois en lui une âme septentrionale. Peut-être se la fit-il un peu dans l'atmosphère de Londres, où il passa des mois de jeunesse douloureuse. Non sans ces oscillations dues à la présence d'un port, où voisine le quai des départs, avec le "home" le plus intime : brise marine qui apporte des chants de fuite et des visions d'îles perdues... Fatigue, au foyer d'impuissant et de délicat qui ne partira pas, senteur seulement d'un fruit exotique ou d'un bibelot d'Orient qui roule dans ses doigts". Et pourtant le poète s'écrie :
v. 9 : Je partirai ! comme pour essayer de s'en convaincre. Il s'abandonne un temps à cette ivresse, à ce Rêve, mais au fond de lui il sait qu'il a déjà renoncé.:
" …Steamer, balançant ta mâture,
Lève l'ancre pour une exotique nature !"
nous voilà de nouveau plongés dans une atmosphère baudelairienne! Réminiscences dans le vocabulaire : "0 Mort, vieux capitaine, il est temps. Levons l'ancre!" (cf. le poème "Parfum exotique"). Steamer : néologisme dans le vocabulaire poétique. E. NOULET note que Th. GAUTIER emploie le mot "steam-boat" dans Emaux et Camées.
V. 11 : Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
"Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui", disait Baudelaire dans "Le Voyage". Il faut pourtant distinguer l'ennui baudelairien de l'ennui mallarméen. Chez Baudelaire, l'ennui apparaît plutôt comme une angoisse morale, l'angoisse de l'homme qui contemple le monde déchu, le monde de la laideur et du péché. Chez Mallarmé, c'est avant tout la souffrance du créateur impuissant. L'ennui, dans ce vers 11 c'est l'ennui de la vie terrestre, contingente, de la vie sans poésie, ou opposée à la Poésie. Dans "L'Azur", le poète qui décide de renoncer à la Poésie et cherche un refuge chez les hommes fait appel à ce même (cher) "Ennui" (str. IV, v. 2). Désolé par les cruels espoirs : insistance sur l'idée de la souffrance du poète. Désolé.. au sens de dévasté, évoque plus ou moins l'image d'un désert. Cruels : reprise de l'idée de la "torture" qu'endure le poète impuissant ; espoirs : espoir en "autre chose" qu'en la Vie; espoir en l'existence d'une autre valeur; espoir de trouver ailleurs "du nouveau"; pour le poète plus précisément : espoir en la réalisation possible d'une œuvre d'art. Le manuscrit de la Bibliothèque Doucet portait : "Car un ennui, vaincu par les vides espoirs"'. Le texte définitif a encore une fois gagné à la correction. Le "car" alourdissait la phrase. Un Ennui se dresse, au contraire, comme une falaise abrupte, séparant l'exotique nature où tout est joie et la vie présente, désolée et cruelle. Quant aux mots "désolé" et "cruels", ils sont plus riches de sens et plus évocateurs que "vaincu" et "vides".
V. 12 : Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs!
La hardiesse du poète consiste ici à unir deux membres de phrase, l'un abstrait, l'autre concret, à faire de "Ennui" le sujet de "Croit". Il faut lire évidemment sous "Ennui", le poète, le poète dans son ennui. Autre exemple de la concision de Mallarmé Nous constatons comment ,dans ce poème encore très baudelairien dans la forme et les idées, Mallarmé affirme déjà l'originalité de son art : économie de mots, densité. l'adieu : E. NOULET souligne que le manuscrit de la collection MONDOR porte une plus jolie orthographe de ce mot : l'à-Dieu. Suprême : veut dire définitif, final : il ne s'agit pas d'un voyage d'où l'on revient. . Ce qu'il y a de très joli ici, c'est cette évocation concrète du départ, dans ce qu'il peut avoir de plus conventionnel (le mouchoir) et son sens symbolique évident : adieu à la vie pour la poésie. Autre mérite du poète : imposer une vision au lecteur : choix d'un mot particulièrement évocateur : le mouchoir.
V. 13-14 .- Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages
On peut se demander s'il ne faut pas comprendre le "Et" (v 13) comme une conjonction au sens de "alors que". Ces deux vers expriment la peur, l'appréhension de celui qui veut partir, son angoisse devant l'Inconnu, devant la Mort, au sens propre ou figuré. Le manuscrit de la Bibliothèque J. Doucet présente les variantes
"Et serais-tu de ceux, steamer, dans les orages
Que le destin charmant réserve à des naufrages."
Mallarmé remplace "steamer" par "mâts", il ne conserve plus, pour désigner le bateau, qu'une partie de celui-ci : les mâts où se déchaînera la tempête : c'est une façon plus originale et plus jolie de s'exprimer. De ce mot "mâts", le poète va même se servir pour produire un "effet", par la répétition dans le vers 15. Il va même la charger d'un sens symbolique. Invitant les orages également plus joli, plus évocateur : on imagine de belles voiles gonflées par le vent. Quant au vers 14, il est plus beau dans la mesure où, grâce au verbe "penche", il impose une vision concrète : la vision d'un bateau qui, dans la tempête, se couche sur l'eau. L'expression penche sur les naufrages a aussi le mérite d'être inattendue, neuve.
c'est la vision finale après le désastre. Ce qui est remarquable et très réussi, c'est la répétition "sans mâts, sans mâts", visant à produire un "effet". Le vers avait d'abord été écrit "Perdu sans mâts, ni planche, à l'abri des îlots". La virgule après "perdus" nous arrête sur le mot et lui confère plus de force évocatrice. NOULET commente ainsi ce vers : "la coupe du vers, l'absence de rapports fonctionnels entre les mots, une insistante répétition (mâts, deux vers plus haut, sert de sujet dans la même phrase), les moyens matériels concourent à évoquer l'absence complète de tout recours : absence que signifiait déjà la suite de mots négatifs : perdus, sans mâts, ni."
V. 16 : Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots
"Cet autre vers célèbre, dit NOULET, lui non plus n'est pas mallarméen; il ferme par
une apostrophe d'un rythme et d'une syntaxe classiques, un poème commencé de même." On a souvent rapproché ce vers du dernier vers du sonnet de Baudelaire intitulé "Parfum exotique" :
"Se mêle dans mon âme au chant des mariniers".
Qu'est-ce qui fait la beauté du vers de Mallarmé ? D'abord, et peut-être surtout ce "Mais"; ce mot seul nous permet de comprendre que le poète ne partira pas. Il traduit à la fois l'impossibilité du poète à partir et son impossibilité à ne pas entendre le chant des matelots, à ne pas être sensible à cette "brise marine". Le poète est presque dans la situation d'Ulysse attaché à son mât et charmé par le chant des sirènes, à la différence près que le poète ne s'est pas attaché lui-même et n'a pas le pouvoir de se faire détacher aussi facilement qu'Ulysse. Ce "mais" est donc chargé de signification, il faut entendre : "Je ne partirai pas, je ne peux pas partir… mais". 0 mon cœur traduit la douleur. Entends le chant des matelots ! : cet impératif, entends a, je crois, une valeur affirmative, je le comprends comme : tu entends...
Ce dernier vers atteint à une valeur très générale : il exprime la nostalgie, toute nostalgie de l'homme vers "autre chose", dans quelque domaine que ce soit, à quelque niveau que ce soit. Cette notion de nostalgie (Sehnsucht) a été abondamment exploitée par la littérature allemande. Elle est, au fond, la marque de l'homme même, puisqu'elle correspond à cette impossibilité de l'homme à coïncider avec lui-même, à n'être qu'un, puisque toujours une partie de lui-même "tend" ailleurs, sous l'effet de quelque stimulus extérieur, ici le chant des matelots, l'air du large, brise marine.
Vers de réconciliation, dit MONDOR. C'est vrai dans la mesure où le poète ne part pas; du fait qu'il reste on peut comprendre qu'il se réconcilie avec le monde où il vit; mais cette réconciliation, c'est la résignation douloureuse de quelqu'un qui ne peut pas faire autrement et qui reste le cœur déchiré par son désir de partir. Dans cette résignation amère, E. NOULET voit la révélation de ce qu'elle appelle très joliment "l'âme chinoise" du poète : "Il rêve, dit-elle, d'imiter une résignation proverbiale : il y a du chinois en lui, la sagesse, la patience, la politesse, le silence". Cette phrase paraît très juste et nous aide à comprendre ce vers final.
Ces exégèses pourront être rapprochées avec profit de l'une des dernières proposées: celle de Paul Bénichou dans Selon Mallarmé (Gallimard 1995). Les notes qui y sont données, en finale, sur la versification du poème sont utiles à l'explication de texte.
Ce poème de "Brise marine" occupe une place unique dans les Poésies. Il est écrit dans un registre tout autre que celui de tous les autres poèmes, y compris les premiers poèmes plus ou moins lyriques, comme "les Fenêtres" ou "L'Azur". Il fournit en effet l'exemple du lyrisme dans ce qu'il a de plus pur, de plus simple, celui qui consiste avant tout à "chanter" un sentiment. Avec la plus grande sobriété et la plus grande discrétion, Mallarmé a su montrer comment la nostalgie envahit l'âme découragée. Ecrit dans un autre registre, ce poème lyrique apparaît pourtant tout à fait à la hauteur des grandes poésies mallarméennes marquées par l'intellectualité.