Mallarmé, une expérience des limites

Etude des deux versions du "sonnet en yx"

            Au journaliste venu l'interroger sur Verlaine et qui lui proposait de retranscrire ses propos tels quels, Mallarmé recommandait d'"y ajouter, de grâce, quelque mystère". Et l'on connaît sa formule: "Toute chose sacrée et qui veut demeurer sacrée doit s'envelopper de mystère". Or dans le "sonnet en yx" il n'y a pas d'"enveloppe de mystère". Ce poème est le mystère. Il est secret au sens étymologique du terme "secretus": à l'écart, et complètement. Il est fermé. Il n'y aura donc pas d'introduction autre que celle, graphique ou plastiquement rythmique du rapprochement entre ses deux versions distantes d'une vingtaine d'années.

        "Sonnet allégorique de lui-même"

        La Nuit approbatrice allume les onyx
        De ses ongles au pur Crime, lampadophore,
        Du Soir aboli par le vespéral Phoenix
        De qui la cendre n'a de cinéraire amphore

        Sur des consoles, en le noir Salon : nul ptyx,
        Insolite vaisseau d'inanité sonore,
        Car le Maître est allé puiser de l'eau du Styx
        Avec tous ses objets dont le Rêve s'honore.

        Et selon la croisée au Nord vacante, un or
        Néfaste incite pour son beau cadre une rixe
        Faite d'un dieu que croit emporter une nixe

        En l'obscurcissement de la glace, décor
        De l'absence, sinon que sur la glace encor
        De scintillations le septuor se fixe.
 
 

Première version: "sonnet allégorique de lui-même". Un titre à ne désigner que le genre: un sonnet qui ne renvoie à rien d'autre que lui-même: allégorique de lui-même. L'allégorie. Simplifions-en l'histoire à grands traits: du moyen âge à l'époque contemporaine, c'est, de Guillaume de Loris à Umberto Eco, un procédé particulièrement fréquent dans Le roman de la rose, qui tient dans un "développement logique, systématique et détaillé du symbole", selon la définition proposée par l'Encyclopaedia Universalis. Or le symbole exige deux éléments: par exemple, les deux morceaux d'un même bâton qu'on a brisé. Mais ici le poème ne fait que renvoyer à lui-même. Il se signifie lui-même. Il est à lui-même sa propre figure. La définition générale de l'Encyclopaedia Universalis est donc inadéquate. Et il faut, comme c'est souvent le cas chez Mallarmé, avoir recours à l'histoire du mot, que donne aussi l'Encyclopaedia: à l'époque de Plutarque (1er/2ème siècle après J.C.), allégoria remplace  uponoia (signification cachée sous la donnée sensible du langage par exemple dans la narration ou la description).  Mais ce changement de mot s'accompagne d'une restriction de sens: c'est désormais une forme de l'exposé littéraire plus qu'une méthode d'interprétation. Les grammairiens latins en font une figure de rhétorique en l'appelant "métaphore continuée" (Quintilien).

            L'allégorie serait donc une figure du sens. Or le titre - "sonnet allégorique de lui-même" - désigne une forme, le sonnet, qui serait figure de forme. Une forme - un genre poétique: le sonnet avec ses contraintes - y est sa propre figure. Formulation tautologique qui exclut le sens. Ce poème est donc une forme fermée au sens et formée pour elle-même et par elle-même. Une forme fermée sur sa forme. Bref une forme fermée, ou bien comme l'écrit Mallarmé en 1868, dans une lettre à Cazalis: "un sonnet nul…se réfléchissant de toutes les façons".

            Dix-neuf ans plus tard , cela deviendra un poème du même genre "sonnet" mais sans titre, sans "paratexte" dirait Genette, sans seuil, sans sas d'entrée. Si le sas que pouvait constituer le titre de la première version - "sonnet allégorique de lui-même"- était lui aussi fermé, du moins le poème apparaissait-il comme un développement de ce que le titre annonçait. Mais si le titre disparaît entre les deux versions c'est qu'il est devenu inutile. En fait le sonnet, seconde manière, est encore plus "allégorique de lui-même", encore plus fermé sur lui-même.

            Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
            L'Angoisse ce minuit, soutient, lampadophore,
            Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
            Que ne recueille pas de cinéraire amphore

            Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
            Aboli bibelot d'inanité sonore,
            (Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
            Avec ce seul objet dont le Néant s'honore.)

            Mais proche la croisée au nord vacante, un or
            Agonise selon peut-être le décor
            Des licornes ruant du feu contre une nixe,

            Elle, défunte nue en le miroir, encor
            Que, dans l'oubli fermé par le cadre, se fixe
            De scintillations sitôt le septuor.

                Ici, on entre immédiatement dans le poème. Et non dans la Nuit mais dans l'Angoisse. Maladie du rétrécissement, de la constriction du souffle, du confinement qui accompagne l'impossibilité de sortir d'un lieu, de choisir entre deux solutions ou bien l'attente d'on ne sait quoi, mais qui doit advenir.
                Qu'a donc voulu faire Mallarmé en composant le "sonnet allégorique de lui-même" non-publié en 1868 et en le modifiant dix-neuf ans après pour la première édition des poésies dite "photolithographiée" en 1887? Une étude comparative des deux versions du sonnet en yx devrait apporter des éléments de réponse.
 

                En juillet 1868, Mallarmé envoie à Cazalis le manuscrit de ce poème. Cazalis lui avait  demandé un sonnet à l'intention d'un recueil dont l'éditeur Lemerre avait confié le soin à Philippe Burty. Il s'agissait sous le titre de "Sonnets et Eaux-fortes" de joindre des sonnets de poètes vivants à des planches des meilleurs artistes du temps. L'ouvrage parut au cours de l'année suivante, réunissant les sonnets de 41 poètes parmi lesquels Banville, Gautier, Leconte de Lisle, Sainte-Beuve,  Hérédia, Verlaine, Glatigny, Anatole France. Mais Mallarmé n'y figura pas. Une lettre de Cazalis à Mallarmé en explique la raison : "Tu me vois furieux, je n'ai pas porté ton sonnet à Lemerre. Samedi quand je suis arrivé avec un sonnet fort beau de Lefébure, Lemerre m'a répondu que Burty, l'impresario de cette sotte affaire, avait maintenant plus de sonnets que d'aquafortistes, et n'en acceptait plus, fût-i1 un sonnet de Dieu lui-même. Je lui ai répondu qu'il était un sot, que son volume serait aussi ridiculement fait que le Parnasse, qu'il était absurde de confier à Burty les clefs du royaume de Saint-Pierre, quand ce Burty n'était ni aquafortiste ni poète, ... N'importe, je reviendrai à l'assaut. Ton sonnet est très bizarre. Plaira-t-il ? Non, certainement; mais c'est ton honneur de fuir le goût du populaire". Ce dut être Emmanuel des Essarts qui se chargea de la transmission. Si l'on en croit ce passage de sa lettre du 13 octobre 1868 à Mallarmé: "J'ai de toute façon donné à Mendès tes deux sonnets. Celui que tu destines à Nina (de Villard) ... est remarquable. Quant à l'autre, "La Nuit approbatrice"1, ni Cazalis ni moi ne l'avons pu comprendre". Sur le prospectus annonçant l'édition photo-lithographiée de 1887, cette pièce figure encore sous le titre "La Nuit" . Mais elle paraîtra sous sa seconde forme
                Ce sonnet est particulièrement hermétique. Très exceptionnellement Mallarmé en avait donné un commentaire dans sa lettre à Cazalis du 18 Juillet 1868 : "J'extrais ce sonnet, auquel j'avais une fois songé, d'une étude projetée sur la Parole : il est inverse, je veux dire que le sens, s'il en a un, (mais je me consolerais du contraire grâce à la dose de poésie qu'il renferme, ce me semble) est évoqué par un mirage interne des mots eux-mêmes. En se laissant aller à le murmurer plusieurs fois on éprouve une sensation assez cabalistique. C'est confesser qu'il est peu "plastique" comme tu me le demandes, mais au moins est-ce aussi "blanc et noir" que possible, et il me semble se prê-ter à une eau-forte pleine de Rêve et de Vide.
                - Par exemple, une fenêtre nocturne ouverte, les deux volets attachés ; une chambre avec personne dedans, malgré l'air stable que présentent les volets attachés, et dans une nuit faite d'absence et d'interrogation, sans meubles, sinon l'ébauche plausible de vagues consoles, un cadre, belliqueux et agonisant, de miroir appendu au fond, avec sa réflexion, stellaire et incompréhensible, de la grande Ourse, qui relie au ciel seul ce logis abandonné du monde.
                - J'ai pris ce sujet d'un sonnet nul se réfléchissant de toutes les façons parce que mon œuvre est si bien préparé et hiérarchisé, représentant, comme il le peut l'Univers, que je n'aurais su, sans endommager quelqu'une de mes impressions étagées, rien en enlever - et aucun sonnet ne s'y rencontre".
                Cette lettre est fort utile pour le commentaire de la seconde version d'un texte "parlant de lui-même et sans voix d'auteur", selon les termes de Mallarmé dans sa lettre à Verlaine de 1887.
 
 
I "…une étude projetée sur la parole"
            Cette étude sera formalisée et développée plus tard dans "Crise de vers", "Divagations" et divers autres écrits.
            "L'œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète qui cède l'initiative aux mots, par le heurt de leur inégalité mobilisés; ils s'allument de reflets réciproques comme une virtuelle traînée de feux sur des pierreries"
            … ces mots travaillés par "la retrempe alternée entre le sens et la sonorité"
            pour produire un nouveau type de vers "qui de plusieurs vocables fait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire"

                                1) La disparition élocutoire du poète:
            Il n'y a pas ici d'instance d'énonciation définissable. On ne voit pas le metteur en scène de ce spectacle dont l'essentiel est un combat. On ne sait rien de son témoin. On peut seulement supposer que l'angoisse et le rêve vespéral sont ceux du metteur en scène et/ou du témoin. Même si l'allégorie avec sa majuscule (L'Angoisse) et la personnification (Ses purs ongles) semble introduire une autre instance.
            Quelque chose se dit. Quelque chose de l'univers? Dans une précédente lettre à Cazalis du 4 mai 1867, Mallarmé disait: "Je suis maintenant impersonnel et non plus Stéphane que tu as connu, mais une aptitude qu'a l'Univers spirituel à se voir et à se développer à travers ce qui fut moi".

                                 2) Le poète cède l'initiative aux mots:
        a) en utilisant des mots étrangers à la langue: que ce soient des mots inventés ou des mots spécialement utilisés pour cet objet linguistique d'un type particulier que constitue le poème: ainsi du ptyx.
                                  Dans une lettre du 3 mai 1868 à Lefébure et qui concerne aussi Cazalis, tous deux appelés par lui "mes chers dictionnaires", Mallarmé écrit:
                                  "Comme il se pourrait […] que je fisse un sonnet, et que je n'ai que trois rimes en ix, concertez-vous pour m'envoyer le sens réel du mot ptyx. On m'assure qu'il n'existe dans aucune langue, ce que je préfèrerais de beaucoup à fin de me donner le charme de le créer par la magie de la rime". En fait on le trouve ailleurs, chez Hugo, mais sous forme de nom propre dans "Le satyre" de La Légende des siècles:
                                             Sylvain de Ptyx que l'homme appelle Janicule
De nombreux critiques sont donc partis "à la chasse au ptyx"2 . Le mot provient du nom grec ptux, ptuchos, qui n'est d'ailleurs jamais présent sous sa forme de nominatif dans les textes grecs. Et qui signifie "le pli", pour la plus grande satisfaction des deleuziens. Mais c'est d'un pli particulier qu'il s'agit: le repli d'un organe, la coquille d'huître (elle-même plissée), et l'huître ou tout coquillage marin plissé.
            On  trouve ici deux utilisations de cet objet: : un récipient insolite vaisseau3 (première version) et, sur les crédences, un objet de décoration aboli bibelot (seconde version).
            Mais il y aurait aussi une autre interprétation: Dans le dictionnaire grec-français de Planche, paru en 1853, Mallarmé aurait pu trouver, au sens de "oiseau de nuit", un ptux à la place du véritable ptinx grec qui avait ce sens.
Quoi qu'il en soit, on peut ici le considérer comme un mot inventé qui est à lui-même son propre référent4. J'y vois pour ma part un "analogon" lexical de la forme "sonnet allégorique de lui-même".

            b) Le poète cède l'initiative aux mots en partant des sons et en partant des sons de la fin, c'est-à-dire des rimes. C'est là une pratique ludique bien connue des rhétoriqueurs de tous poils et de toutes époques: celle des "bouts rimés". Mais si Mallarmé part des rimes, il les choisit avec soin: les deux rimes masculines or et yx pouvant devenir féminines ore et ixe en conservant les mêmes sons. Et cette sélection des deux rimes or et yx semble avoir du sens puisqu'elles peuvent renvoyer à un autre nom grec: oryx, une antilope d'Egypte aux cornes aiguisées comme celle de la mythique licorne. Avec tous les commentateurs on ne peut que trouver étrange le contraste entre l'aspect ludique de la pratique des "bouts rimés" et le registre élevé auquel appartiennent la plupart des mots comportant l'une ou l'autre de ces deux rimes: onyx, lampadophore, Phénix, amphore, ptyx, Styx, nixe ou septuor. Remarquons enfin que dans les deux versions il y a bien, pour un sonnet constitué de 14 vers, sept paires de rimes que figurent le septuor ou la constellation de la Grande Ourse. Mais, alors qu'elles sont également sollicitées dans la première version (qui ne présente pas l'alternance du sonnet canonique puisqu'on y trouve successivement: abab, abab, cdd,ccd), elles le sont inégalement dans la seconde qui contient huit rimes en or/ore (4 en or, 4 en ore) et six rimes en yx/ixe (4 en yx, 2 en ixe).Faut-il voir dans cette dernière distribution le redoublement des ensembles de 4 et de 3 étoiles qui composent la constellation de la Grande Ourse? On pourrait y voir en effet, de l'une à l'autre version, une intensification du travail de condensation, perceptible encore dans le vers final avec ses syllabes suggérant une suite arithmétique: De scintillations sitôt le septuor : 5,6,7.
 
 
II "Sonnet … inverse, [où] le sens, s'il en a un,…est évoqué par un mirage interne des mots eux-mêmes… [sonnet] se réfléchissant de toutes les façons".
                 "Sonnet … inverse", on vient de le voir: on part des rimes, donc des sons, et cela produit du sens. Mais la forme inverse est aussi, dans le miroir, le reflet de la forme. L'inversion est la reproduction selon une modalité différente qui crée un double, et non un clone. Cette formule de Mallarmé témoigne donc de la dualité qu'implique l'allégorie.
                 Comme il y a le sonnet et son double "allégorique de lui-même", il y a le mot et son double dans le temps; sa version étymologique. Ainsi ongles et onyx ( terme grec qui signifie ongle, ou agate dont la coloration rappelle celle de l'ongle).
                 Les rimes, elles aussi, s'inversent: les masculines des quatrains yx ( onyx, Phénix, ptyx; Styx) devenant féminines dans les tercets ixe (nixe, se fixe). Et les féminines des quatrains  ore ( lampadophore, amphore, sonore, s'honore) devenant masculines dans les tercets or (or, décor, encor, septuor). L'inversion des rimes est à la fois pour l'oreille et pour l'œil. Et on a vu plus haut que ces sept paires de rimes se réfléchissent elles-mêmes dans des images à la fois auditives et visuelles: le septuor (composition musicale pour sept instruments) et la constellation de sept étoiles qu'est la Grande Ourse reflétée dans le miroir, et par conséquent inversée.
                 Les images importantes sont doubles:
 Aboli bibelot d'inanité sonore renvoie à deux isotopies: une signification concrète et une figurée.
                           Signification concrète: dans la coquille marine, on croit entendre le bruit de la mer (inanité sonore). Et d'après Pausanias, les eaux du styx étaient tellement corrosives que seuls les récipients en corne leur résistaient. L' Aboli bibelot d'inanité sonore serait-il une corne de bœuf dans laquelle autrefois un berger aurait soufflé, comme le suggèrent certains commentateurs?
                           Sens figuré l'inanité sonore rappelle-t-elle au poète l'obligation de se taire ou" la disparition élocutoire du poète"?

Maint rêve vespéral brûlé par le phénix:
                           Signification concrète: le phénix est l'oiseau qui symbolise le soleil: il renaît comme le soleil mais pour le soleil il n'y a pas de cinéraire amphore puisqu'il ne tombe pas en cendres. Le drame du couchant est ici présenté comme un rituel solennel avec des termes empruntés au registre soutenu: dédiant, lampadophore, cinéraire amphore.
                           Sens figuré: la mort des rêves idéalistes et le drame de la création poétique qui engendre l'angoisse. le drame de ce travail angoissant sur les mots dans l'espace confiné de la reflexion, de la forme qui ne renvoie à rien d'autre qu'elle-même.

Le miroir:
                               Il reflète à la fois l'intérieur (le cadre avec le combat des licornes contre une nixe et la mort de celle-ci, défunte nue) et l'extérieur: la constellation de la Grande Ourse portée par une seule image visuelle et musicale: de scintillations sitôt le septuor. Derrière cette image pourrait aussi se profiler un sens occulte : celui du chiffre sept. Double sens caractéristique d'une pratique d'époque qu'on peut retrouver chez Baudelaire, chez Rimbaud et même un peu plus tard dans le "rougeoyant septuor" de Vinteuil, le musicien de la recherche proustienne, et qui accompagnerait ici l'alchimie des trois couleurs; le noir de la nuit, le pourpre du soleil couchant: Phénix/Phénicie (pays producteur de pourpre) et l'or.
 
 
III "Un sonnet nul"
                 Je reprendrai ici l'expression  de "logique négative" utilisée à propos de Mallarmé par Bertrand Marchal: "Une logique négative qui tend au refus des procédures réalistes, qu'elles soient tournées vers l'extérieur (la narration et la description) ou vers l'intérieur (le lyrisme personnel)"5 .

                                a) Logique négative repérable dans
 - Les tours négatifs:
             Que ne recueille pas de cinéraire amphore / …nul ptyx,
 - Les mots négatifs:
           salon vide/ Aboli bibelot d'inanité sonore,/ le Néant/ la croisée au nord vacante
 - Les images négatives:
        Images de constriction: L'Angoisse
        Images de destruction: rêve vespéral brûlé/ cinéraire amphore/, un or
           Agonise/ Des licornes ruant du feu contre une nixe/
        Images de mort: Elle, défunte nue/ se fixe
        De scintillations sitôt le septuor.
        Ou de disparition, et centrale(v.7/8): (Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
        Avec ce seul objet dont le Néant s'honore.)
        Comme Igitur, la Maître a disparu. Il est descendu au Styx, comme Orphée parti à la recherche d'Eurydice. Et il a emporté un coquillage marin, le ptyx, symbole sexuel féminin. Comme le Maître est le poète, on trouve ici figurée "la disparition élocutoire du poète".

                                       b) le "creusement du vers"
                    Le vide au centre:
           Le seul objet dont le Néant s'honore est un Aboli bibelot d'inanité sonore,
            Et les vers 7 et 8 sont entre parenthèses. Typographiquement aussi, le centre est évidé. Comme le montre bien P. Bénichou6, Mallarmé participe à sa façon de l'idéalisme romantique : il a, lui aussi, besoin d'un absolu: c'est celui de l'art. Il refuse le réel parce qu'il est aléatoire et il intensifie les relations internes entre les deux versions du poème pour éliminer le hasard et créer un objet linguistique qui, comme le disait Georges Poulet, "ne tienne que par le rêve qu'on en fait". Mais Mallarmé a un modèle depuis 1867 au moins: Edgar Allan Poë. Et Bernardo Schiavetta a bien montré au colloque de Tournon d'octobre 19987 ce que devait à l'auteur du "Corbeau", et plus particulièrement à sa Philosophie de la composition, ce "calcul conscient d'une certaine stratégie formelle pour éliminer le hasard". Et nous en arrivons ainsi à l'expérience des limites qu'a vécue Mallarmé: aux limites de la raison, entendue à la fois dans son sens habituel et dans son acception étymologique de ratio: "calcul".

Premier quatrain:
1) Insolite vaisseau d'inanité sonore   devient Aboli bibelot d'inanité sonore
     1ère version: 14 consonnes, 16 voyelles     /    2ème version: 13 consonnes, 13 voyelles
                et, la seconde version ajoute une image phonique de l'objet vain: Aboli bibelot
2) condensation: intensification du travail, annulation du référent:
Mallarmé, dans la seconde version, commence par la proposition participiale
                Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
                et la dédicace se lève vers le ciel vide, vers les astres ou la constellation de la Grande Ourse, en retardant l'introduction du thème.
                La première version était plus précise, plus explicative: les onyx/
           de ses ongles  au pur Crime […]/ Du Soir aboli par le vespéral Phoenix. La seconde est moins référentielle Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,/ […]
           Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
                La première version contient quatre allégories (Nuit, Crime, Soir, Phoenix), la seconde n'en a plus que deux (Angoisse, Phénix)

Deuxième quatrain:
                Consoles                                          est remplacé par                                    crédences
                Noir Salon                                                                                                  salon vide
                Insolite vaisseau                                                                                          Aboli bibelot
                Puiser de l'eau                                                                                              puiser des pleurs
                Rêve                                                                                                             Néant
Et ces deux derniers termes sont devenus équivalents: le poète est à la frontière de la stérilité et de la folie, mais c'est dans ce vide central qu'il a chance de faire vivre sa poésie. Dans une lettre du 13 juillet 1866 il écrivait déjà à Cazalis: "après avoir trouvé le Néant, j'ai trouvé le Beau" .

Premier tercet:
                selon                                                  est remplacé par                                proche
                (probablement parce qu'il avait besoin de selon au 2ème vers)
               Nord                                                 est remplacé par                                   nord
                Et la modification dit la déperdition de l'absolu référentiel du point cardinal au profit d'une direction plus vague. Mais la paronomase: au nord/un or est maintenue.
               rixe                                                    est remplacé par                               agonise
               un dieu                                               est remplacé par                               des licornes
                ( pour un lien plus étroit peut-être entre oryx - la corne et l'onyx- aboli bibelot)

Second Tercet:
La mort de la nixe et la mort de la constellation: la Grande Ourse
           La glace  est remplacé par  dans l'oubli fermé par le cadre . L'expression est moins référentielle, plus abstraite. L'image est plus dense car le Léthé, fleuve de l'oubli, était aussi le fleuve de la mort.

                La première version contient une apposition décor/ De l'absence
                La seconde en a une Elle, défunte nue en le miroir, mais aussi un effet retardant produit par la circonstantielle de lieu en incise
                                                              , encor
        Que, dans l'oubli fermé par le cadre, se fixe
        De scintillations sitôt le septuor.
De scintillations le septuor se fixe                  est remplacé par                      De scintillations sitôt le septuor
qui introduit la progression 5/6/7 déjà remarquée.

                La mort réelle est figurée par son reflet dans le miroir, qui reflète aussi le ciel. Mais si celui qui regarde et qui ne dit pas "je", si celui qu'on ne voit pas et qui n'est pas nommé se déplace, il n'y aura plus rien dans le miroir. Le poème qui repose tout entier sur un jeu de reflets exclut à la fois le réel et le sens. Ce "glorieux mensonge" tout entier fermé sur lui-même est l'image même de la poésie pour Mallarmé. Mais certains psychanalystes y ont vu un symptôme de quasi-démence. Une étude toute récente, celle d'Anne Bourgain-Wattiau8 , a bien montré comment le poète s'est ressaisi "au bord du gouffre", lui qui écrivait" mon Rêve m'ayant détruit, me reconstruira". Ce sont cependant des poètes qui nous permettront d'évaluer les enjeux de cette expérience des limites à laquelle s'est livré Mallarmé en composant le "sonnet allégorique de lui-même" et sa seconde version de 1887.
                René Char: "Le poème est ascension furieuse; la poésie, le jeu des berges arides"9
                Et Saint-John Perse: "Et ma prérogative sur les mers est de rêver pour vous ce rêve du réel… Ils m'ont appelé l'Obscur et j'habitais l'éclat".10
                De l'extérieur, en effet, on parle d'obscurité ou d'hermétisme parce que la lumière noire qui irradie de ce type de texte ne peut être traversée par la praxis du langage. Il faut faire l'acte d'entrer dans cet autre langage, dans ce "mystère qui intronise"11pour mettre à jour un diamant noir. Avec Saint-John Perse, on parlera plutôt d'ésotérisme, c'est-à-dire d'une pratique "instruite de l'intérieur":

                "La poésie française moderne[…] ne se croit poésie qu'à la condition de s'intégrer elle-même, vivante, à son objet vivant; de s'y incorporer pleinement et s'y confondre même substantiellement, jusqu'à l'identité parfaite et l'unité entre le sujet et l'objet, entre le poète et le poème. Faisant plus que témoigner ou figurer, elle devient la chose même qu'elle "appréhende", qu'elle évoque ou suscite; faisant plus que mimer, elle est, finalement, cette chose elle-même, dans son mouvement et sa durée; elle la vit et "l'agit", unanimement, et se doit donc, fidèlement, de la suivre, avec diversité, dans sa mesure propre et dans son rythme propre: largement et longuement s'il s'agit de la mer ou du vent; étroitement et promptement s'il s'agit de l'éclair. Indépendamment de la part faite au subconscient pour la naissance même du poème, cette poésie, dans la poursuite de son information comme dans l'exercice de sa métrique, peut accepter hardiment l'imputation d'"ésotérisme", si l'on veut bien réserver à ce mot son acception étymologique: poésie instruite et animée de l'intérieur".12
             C'est en effet une démarche analogue, "de l'intérieur", qui permet de voir que, dans le sonnet en yx, comme dans "Igitur", "Un Coup de Dés" ou le "Triptyque", Mallarmé s'est identifié au Rien. Le Rien qui, parce qu'il ne renvoie à rien de réel, peut être le tout de cette œuvre si aléatoire, si fragile qu'est l'œuvre de langage. Or en s'identifiant au Rien, en opérant "la disparition élocutoire du poète", Mallarmé courait le risque de la folie s'il ne réussissait pas , par défaut ou par excès de condensation, à faire tenir le poème étranger à toute référence. Mais la façon dont il en parle montre qu'il avait le sentiment d'avoir réussi et que son rêve, finalement, l'avait reconstruit.
            Si l'on pratique ce cheminement "de l'intérieur", cette "anabase" ou remontée aux sources vives du poème, c'est bien un paysage mental de Mallarmé qui se donne à voir dans le sonnet en yx. Le poète n'a que les mots, aucun absolu en dehors des mots pour faire un poème avec le néant et le beau: "Rien cette écume, vierge vers". Un poème qui soit une œuvre de raison aux deux sens du terme puisqu'ici le calcul tend à éliminer le hasard en intensifiant la cohérence interne. Un sonnet fermé "se réfléchissant de toutes les façons". Autre, radicalement, comme un aérolithe ou ce "Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur".

                                                                                    Eveline CADUC
                                                                                    Professeur de Littérature française
                                                                                    Université de Nice-Sophia Antipolis



 
 

1 En fait des Essarts donne "l'incipit" du poème. Il en oublie le titre 
2 L'expression appartient au titre d'Anne-Marie Lefranc paru dans la revue Europe de janv/fev 1998 
3du bas-latin vascellum, vase à boire qui appartient à la vaisselle. 
4Voir l'article de M.J. Lefèbre "la mise en abyme mallarméenne ou la preuve par x", dans la revue Synthèse de décembre 1967 et janvier 1968, pp 81-85.
5 cf Introduction à l'édition des Oeuvres complètes de Mallarmé, La pléiade T.Ip.XV et notes p. 1190 
6cf Paul Bénichou Selon Mallarmé NRF 1995 
7 cf Bernardo Schiavetta "Hypothèses sur la philosophie de la composition chez Mallarmé" à paraître dans les actes du colloque de Tournon. Voir le résumé de cette communication dns la partie "documents et informations diverses" de la page Mallarmé du site Web <http://www.unice.fr/AGREGATION> 
8Anne Bourgain-Wattiau Mallarmé ou la création au bord du gouffre. L'Harmattan p.189 
René Char Fureur et Mystère "Feuillets d'Hypnos", 56. Edition de la Pléiade p.189 
10 Saint-John Perse Amers, Strophe II. Edition de la Pléiade p.282 
11René Char Fureur et Mystère "Seuls demeurent", LIV, Edition de la Pléiade p.168 
12 Saint-John Lettre à la Berkeley Review du 10 août 1956 Edition de la Pléiade p.566