"Sonnet allégorique de lui-même"
La Nuit approbatrice allume
les onyx
De ses ongles au pur
Crime, lampadophore,
Du Soir aboli par le
vespéral Phoenix
De qui la cendre n'a
de cinéraire amphore
Sur des consoles, en le
noir Salon : nul ptyx,
Insolite vaisseau d'inanité
sonore,
Car le Maître est
allé puiser de l'eau du Styx
Avec tous ses objets
dont le Rêve s'honore.
Et selon la croisée
au Nord vacante, un or
Néfaste incite
pour son beau cadre une rixe
Faite d'un dieu que croit
emporter une nixe
En l'obscurcissement de
la glace, décor
De l'absence, sinon que
sur la glace encor
De scintillations le
septuor se fixe.
Dix-neuf ans plus tard , cela deviendra un poème du même genre "sonnet" mais sans titre, sans "paratexte" dirait Genette, sans seuil, sans sas d'entrée. Si le sas que pouvait constituer le titre de la première version - "sonnet allégorique de lui-même"- était lui aussi fermé, du moins le poème apparaissait-il comme un développement de ce que le titre annonçait. Mais si le titre disparaît entre les deux versions c'est qu'il est devenu inutile. En fait le sonnet, seconde manière, est encore plus "allégorique de lui-même", encore plus fermé sur lui-même.
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L'Angoisse ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore
Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d'inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s'honore.)
Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,
Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l'oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.
Ici, on entre immédiatement dans le poème. Et non dans la
Nuit mais dans l'Angoisse. Maladie du rétrécissement, de
la constriction du souffle, du confinement qui accompagne l'impossibilité
de sortir d'un lieu, de choisir entre deux solutions ou bien l'attente
d'on ne sait quoi, mais qui doit advenir.
Qu'a donc voulu faire Mallarmé en composant le "sonnet allégorique
de lui-même" non-publié en 1868 et en le modifiant dix-neuf
ans après pour la première édition des poésies
dite "photolithographiée" en 1887? Une étude comparative
des deux versions du sonnet en yx devrait apporter des éléments
de réponse.
En juillet 1868, Mallarmé envoie à Cazalis le manuscrit de
ce poème. Cazalis lui avait demandé un sonnet à
l'intention d'un recueil dont l'éditeur Lemerre avait confié
le soin à Philippe Burty. Il s'agissait sous le titre de "Sonnets
et Eaux-fortes" de joindre des sonnets de poètes vivants à
des planches des meilleurs artistes du temps. L'ouvrage parut au cours
de l'année suivante, réunissant les sonnets de 41 poètes
parmi lesquels Banville, Gautier, Leconte de Lisle, Sainte-Beuve,
Hérédia, Verlaine, Glatigny, Anatole France. Mais Mallarmé
n'y figura pas. Une lettre de Cazalis à Mallarmé en explique
la raison : "Tu me vois furieux, je n'ai pas porté ton sonnet à
Lemerre. Samedi quand je suis arrivé avec un sonnet fort beau de
Lefébure, Lemerre m'a répondu que Burty, l'impresario de
cette sotte affaire, avait maintenant plus de sonnets que d'aquafortistes,
et n'en acceptait plus, fût-i1 un sonnet de Dieu lui-même.
Je lui ai répondu qu'il était un sot, que son volume serait
aussi ridiculement fait que le Parnasse, qu'il était absurde de
confier à Burty les clefs du royaume de Saint-Pierre, quand ce Burty
n'était ni aquafortiste ni poète, ... N'importe, je reviendrai
à l'assaut. Ton sonnet est très bizarre. Plaira-t-il ? Non,
certainement; mais c'est ton honneur de fuir le goût du populaire".
Ce dut être Emmanuel des Essarts qui se chargea de la transmission.
Si l'on en croit ce passage de sa lettre du 13 octobre 1868 à Mallarmé:
"J'ai de toute façon donné à Mendès tes deux
sonnets. Celui que tu destines à Nina (de Villard) ... est remarquable.
Quant à l'autre, "La Nuit approbatrice"1,
ni Cazalis ni moi ne l'avons pu comprendre". Sur le prospectus annonçant
l'édition photo-lithographiée de 1887, cette pièce
figure encore sous le titre "La Nuit" . Mais elle paraîtra sous sa
seconde forme
Ce sonnet est particulièrement hermétique. Très exceptionnellement
Mallarmé en avait donné un commentaire dans sa lettre à
Cazalis du 18 Juillet 1868 : "J'extrais ce sonnet, auquel j'avais une fois
songé, d'une étude projetée sur la Parole : il est
inverse, je veux dire que le sens, s'il en a un, (mais je me consolerais
du contraire grâce à la dose de poésie qu'il renferme,
ce me semble) est évoqué par un mirage interne des mots eux-mêmes.
En se laissant aller à le murmurer plusieurs fois on éprouve
une sensation assez cabalistique. C'est confesser qu'il est peu "plastique"
comme tu me le demandes, mais au moins est-ce aussi "blanc et noir" que
possible, et il me semble se prê-ter à une eau-forte pleine
de Rêve et de Vide.
- Par exemple, une fenêtre nocturne ouverte, les deux volets attachés
; une chambre avec personne dedans, malgré l'air stable que présentent
les volets attachés, et dans une nuit faite d'absence et d'interrogation,
sans meubles, sinon l'ébauche plausible de vagues consoles, un cadre,
belliqueux et agonisant, de miroir appendu au fond, avec sa réflexion,
stellaire et incompréhensible, de la grande Ourse, qui relie au
ciel seul ce logis abandonné du monde.
- J'ai pris ce sujet d'un sonnet nul se réfléchissant de
toutes les façons parce que mon œuvre est si bien préparé
et hiérarchisé, représentant, comme il le peut l'Univers,
que je n'aurais su, sans endommager quelqu'une de mes impressions étagées,
rien en enlever - et aucun sonnet ne s'y rencontre".
Cette lettre est fort utile pour le commentaire de la seconde version d'un
texte "parlant de lui-même et sans voix d'auteur", selon les termes
de Mallarmé dans sa lettre à Verlaine de 1887.
| I "…une étude projetée sur la parole" |
1) La disparition élocutoire du poète:
Il n'y a pas ici d'instance d'énonciation définissable. On
ne voit pas le metteur en scène de ce spectacle dont l'essentiel
est un combat. On ne sait rien de son témoin. On peut seulement
supposer que l'angoisse et le rêve vespéral sont ceux du metteur
en scène et/ou du témoin. Même si l'allégorie
avec sa majuscule (L'Angoisse) et la personnification (Ses purs ongles)
semble introduire une autre instance.
Quelque chose se dit. Quelque chose de l'univers? Dans une précédente
lettre à Cazalis du 4 mai 1867, Mallarmé disait: "Je suis
maintenant impersonnel et non plus Stéphane que tu as connu, mais
une aptitude qu'a l'Univers spirituel à se voir et à se développer
à travers ce qui fut moi".
2) Le poète cède l'initiative aux mots:
a) en utilisant des mots
étrangers à la langue: que ce soient des mots inventés
ou des mots spécialement utilisés pour cet objet linguistique
d'un type particulier que constitue le poème: ainsi du ptyx.
Dans une lettre du 3 mai 1868 à Lefébure et qui concerne
aussi Cazalis, tous deux appelés par lui "mes chers dictionnaires",
Mallarmé écrit:
"Comme il se pourrait […] que je fisse un sonnet, et que je n'ai que trois
rimes en ix, concertez-vous pour m'envoyer le sens réel du mot ptyx.
On m'assure qu'il n'existe dans aucune langue, ce que je préfèrerais
de beaucoup à fin de me donner le charme de le créer par
la magie de la rime". En fait on le trouve ailleurs, chez Hugo, mais sous
forme de nom propre dans "Le satyre" de La Légende des siècles:
Sylvain de Ptyx que l'homme appelle Janicule
De nombreux critiques sont donc partis "à la chasse au ptyx"2
. Le mot provient du nom grec ptux, ptuchos, qui n'est d'ailleurs jamais
présent sous sa forme de nominatif dans les textes grecs. Et qui
signifie "le pli", pour la plus grande satisfaction des deleuziens. Mais
c'est d'un pli particulier qu'il s'agit: le repli d'un organe, la coquille
d'huître (elle-même plissée), et l'huître ou tout
coquillage marin plissé.
On trouve ici deux utilisations de cet objet: : un récipient
insolite vaisseau3
(première version) et, sur les crédences, un objet de décoration
aboli bibelot (seconde version).
Mais il y aurait aussi une autre interprétation: Dans le dictionnaire
grec-français de Planche, paru en 1853, Mallarmé aurait pu
trouver, au sens de "oiseau de nuit", un ptux à la place du véritable
ptinx grec qui avait ce sens.
Quoi qu'il en soit, on peut ici le considérer comme un mot inventé
qui est à lui-même son propre référent4.
J'y vois pour ma part un "analogon" lexical de la forme "sonnet allégorique
de lui-même".
b)
Le poète cède l'initiative aux mots en partant des sons et
en partant des sons de la fin, c'est-à-dire des rimes. C'est là
une pratique ludique bien connue des rhétoriqueurs de tous poils
et de toutes époques: celle des "bouts rimés". Mais si Mallarmé
part des rimes, il les choisit avec soin: les deux rimes masculines or
et yx pouvant devenir féminines ore et ixe en conservant les mêmes
sons. Et cette sélection des deux rimes or et yx semble avoir du
sens puisqu'elles peuvent renvoyer à un autre nom grec: oryx, une
antilope d'Egypte aux cornes aiguisées comme celle de la mythique
licorne. Avec tous les commentateurs on ne peut que trouver étrange
le contraste entre l'aspect ludique de la pratique des "bouts rimés"
et le registre élevé auquel appartiennent la plupart des
mots comportant l'une ou l'autre de ces deux rimes: onyx, lampadophore,
Phénix, amphore, ptyx, Styx, nixe ou septuor. Remarquons enfin que
dans les deux versions il y a bien, pour un sonnet constitué de
14 vers, sept paires de rimes que figurent le septuor ou la constellation
de la Grande Ourse. Mais, alors qu'elles sont également sollicitées
dans la première version (qui ne présente pas l'alternance
du sonnet canonique puisqu'on y trouve successivement: abab, abab, cdd,ccd),
elles le sont inégalement dans la seconde qui contient huit rimes
en or/ore (4 en or, 4 en ore) et six rimes en yx/ixe (4 en yx, 2 en ixe).Faut-il
voir dans cette dernière distribution le redoublement des ensembles
de 4 et de 3 étoiles qui composent la constellation de la Grande
Ourse? On pourrait y voir en effet, de l'une à l'autre version,
une intensification du travail de condensation, perceptible encore dans
le vers final avec ses syllabes suggérant une suite arithmétique:
De scintillations sitôt le septuor : 5,6,7.
| II "Sonnet … inverse, [où] le sens, s'il en a un,…est évoqué par un mirage interne des mots eux-mêmes… [sonnet] se réfléchissant de toutes les façons". |
Maint rêve vespéral brûlé par le phénix:
Signification concrète: le phénix est l'oiseau qui symbolise
le soleil: il renaît comme le soleil mais pour le soleil il n'y a
pas de cinéraire amphore puisqu'il ne tombe pas en cendres. Le drame
du couchant est ici présenté comme un rituel solennel avec
des termes empruntés au registre soutenu: dédiant, lampadophore,
cinéraire amphore.
Sens figuré: la mort des rêves idéalistes et le drame
de la création poétique qui engendre l'angoisse. le drame
de ce travail angoissant sur les mots dans l'espace confiné de la
reflexion, de la forme qui ne renvoie à rien d'autre qu'elle-même.
Le miroir:
Il reflète à la fois l'intérieur (le cadre avec le
combat des licornes contre une nixe et la mort de celle-ci, défunte
nue) et l'extérieur: la constellation de la Grande Ourse portée
par une seule image visuelle et musicale: de scintillations sitôt
le septuor. Derrière cette image pourrait aussi se profiler un sens
occulte : celui du chiffre sept. Double sens caractéristique d'une
pratique d'époque qu'on peut retrouver chez Baudelaire, chez Rimbaud
et même un peu plus tard dans le "rougeoyant septuor" de Vinteuil,
le musicien de la recherche proustienne, et qui accompagnerait ici l'alchimie
des trois couleurs; le noir de la nuit, le pourpre du soleil couchant:
Phénix/Phénicie (pays producteur de pourpre) et l'or.
| III "Un sonnet nul" |
a) Logique négative repérable dans
- Les tours négatifs:
Que ne recueille pas de cinéraire amphore / …nul
ptyx,
- Les mots négatifs:
salon
vide/ Aboli bibelot d'inanité sonore,/ le Néant/
la croisée au nord vacante
- Les images négatives:
Images de constriction:
L'Angoisse
Images de destruction: rêve
vespéral brûlé/ cinéraire
amphore/, un or
Agonise/
Des licornes ruant du feu contre une nixe/
Images de mort: Elle,
défunte nue/ se fixe
De scintillations sitôt
le septuor.
Ou de disparition, et centrale(v.7/8):
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont
le Néant s'honore.)
Comme Igitur, la Maître
a disparu. Il est descendu au Styx, comme Orphée parti à
la recherche d'Eurydice. Et il a emporté un coquillage marin, le
ptyx, symbole sexuel féminin. Comme le Maître est le poète,
on trouve ici figurée "la disparition élocutoire du poète".
b) le "creusement du vers"
Le vide au centre:
Le
seul objet dont le Néant s'honore est un Aboli bibelot d'inanité
sonore,
Et les vers 7 et 8 sont entre parenthèses. Typographiquement aussi,
le centre est évidé. Comme le montre bien P. Bénichou6,
Mallarmé participe à sa façon de l'idéalisme
romantique : il a, lui aussi, besoin d'un absolu: c'est celui de l'art.
Il refuse le réel parce qu'il est aléatoire et il intensifie
les relations internes entre les deux versions du poème pour éliminer
le hasard et créer un objet linguistique qui, comme le disait Georges
Poulet, "ne tienne que par le rêve qu'on en fait". Mais Mallarmé
a un modèle depuis 1867 au moins: Edgar Allan Poë. Et Bernardo
Schiavetta a bien montré au colloque de Tournon d'octobre 19987
ce que devait à l'auteur du "Corbeau", et plus particulièrement
à sa Philosophie de la composition, ce "calcul conscient d'une certaine
stratégie formelle pour éliminer le hasard". Et nous en arrivons
ainsi à l'expérience des limites qu'a vécue Mallarmé:
aux limites de la raison, entendue à la fois dans son sens habituel
et dans son acception étymologique de ratio: "calcul".
Premier quatrain:
1) Insolite vaisseau d'inanité sonore devient
Aboli bibelot d'inanité sonore
1ère version: 14 consonnes, 16 voyelles
/ 2ème version: 13 consonnes, 13 voyelles
et, la seconde version ajoute une image phonique de l'objet vain: Aboli
bibelot
2) condensation: intensification du travail, annulation du référent:
Mallarmé, dans la seconde version, commence par la proposition
participiale
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
et la dédicace se lève vers le ciel vide, vers les astres
ou la constellation de la Grande Ourse, en retardant l'introduction du
thème.
La première version était plus précise, plus explicative:
les onyx/
de
ses ongles au pur Crime […]/ Du Soir aboli par le vespéral
Phoenix. La seconde est moins référentielle Ses purs
ongles très haut dédiant leur onyx,/ […]
Maint
rêve vespéral brûlé par le Phénix
La première version contient quatre allégories (Nuit,
Crime, Soir, Phoenix), la seconde n'en a plus que deux (Angoisse,
Phénix)
Deuxième quatrain:
Consoles
est remplacé par
crédences
Noir Salon
salon vide
Insolite vaisseau
Aboli bibelot
Puiser de l'eau
puiser des pleurs
Rêve
Néant
Et ces deux derniers termes sont devenus équivalents: le poète
est à la frontière de la stérilité et de la
folie, mais c'est dans ce vide central qu'il a chance de faire vivre sa
poésie. Dans une lettre du 13 juillet 1866 il écrivait déjà
à Cazalis: "après avoir trouvé le Néant, j'ai
trouvé le Beau" .
Premier tercet:
selon
est remplacé par
proche
(probablement parce qu'il avait besoin de selon au 2ème vers)
Nord
est remplacé par
nord
Et la modification dit la déperdition de l'absolu référentiel
du point cardinal au profit d'une direction plus vague. Mais la paronomase:
au nord/un or est maintenue.
rixe
est remplacé par
agonise
un dieu
est remplacé par
des licornes
( pour un lien plus étroit peut-être entre oryx - la corne
et l'onyx- aboli bibelot)
Second Tercet:
La mort de la nixe et la mort de la constellation: la Grande Ourse
La
glace est remplacé par dans l'oubli fermé
par le cadre . L'expression est moins référentielle,
plus abstraite. L'image est plus dense car le Léthé, fleuve
de l'oubli, était aussi le fleuve de la mort.
La première version contient une apposition décor/ De
l'absence
La seconde en a une Elle, défunte nue en le miroir, mais aussi un
effet retardant produit par la circonstantielle de lieu en incise
, encor
Que, dans l'oubli fermé
par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt
le septuor.
De scintillations le septuor se fixe
est remplacé par
De scintillations sitôt le septuor
qui introduit la progression 5/6/7 déjà remarquée.
La mort réelle est figurée par son reflet dans le miroir,
qui reflète aussi le ciel. Mais si celui qui regarde et qui ne dit
pas "je", si celui qu'on ne voit pas et qui n'est pas nommé se déplace,
il n'y aura plus rien dans le miroir. Le poème qui repose tout entier
sur un jeu de reflets exclut à la fois le réel et le sens.
Ce "glorieux mensonge" tout entier fermé sur lui-même est
l'image même de la poésie pour Mallarmé. Mais certains
psychanalystes y ont vu un symptôme de quasi-démence. Une
étude toute récente, celle d'Anne Bourgain-Wattiau8
, a bien montré comment le poète s'est ressaisi "au bord
du gouffre", lui qui écrivait" mon Rêve m'ayant détruit,
me reconstruira". Ce sont cependant des poètes qui nous permettront
d'évaluer les enjeux de cette expérience des limites à
laquelle s'est livré Mallarmé en composant le "sonnet allégorique
de lui-même" et sa seconde version de 1887.
René Char: "Le poème est ascension furieuse; la poésie,
le jeu des berges arides"9
Et Saint-John Perse: "Et ma prérogative sur les mers est de rêver
pour vous ce rêve du réel… Ils m'ont appelé l'Obscur
et j'habitais l'éclat".10
De l'extérieur, en effet, on parle d'obscurité ou d'hermétisme
parce que la lumière noire qui irradie de ce type de texte ne peut
être traversée par la praxis du langage. Il faut faire l'acte
d'entrer dans cet autre langage, dans ce "mystère qui intronise"11pour
mettre à jour un diamant noir. Avec Saint-John Perse, on parlera
plutôt d'ésotérisme, c'est-à-dire d'une pratique
"instruite de l'intérieur":
"La poésie française moderne[…] ne se croit poésie qu'à la condition de s'intégrer elle-même, vivante, à son objet vivant; de s'y incorporer pleinement et s'y confondre même substantiellement, jusqu'à l'identité parfaite et l'unité entre le sujet et l'objet, entre le poète et le poème. Faisant plus que témoigner ou figurer, elle devient la chose même qu'elle "appréhende", qu'elle évoque ou suscite; faisant plus que mimer, elle est, finalement, cette chose elle-même, dans son mouvement et sa durée; elle la vit et "l'agit", unanimement, et se doit donc, fidèlement, de la suivre, avec diversité, dans sa mesure propre et dans son rythme propre: largement et longuement s'il s'agit de la mer ou du vent; étroitement et promptement s'il s'agit de l'éclair. Indépendamment de la part faite au subconscient pour la naissance même du poème, cette poésie, dans la poursuite de son information comme dans l'exercice de sa métrique, peut accepter hardiment l'imputation d'"ésotérisme", si l'on veut bien réserver à ce mot son acception étymologique: poésie instruite et animée de l'intérieur".12C'est en effet une démarche analogue, "de l'intérieur", qui permet de voir que, dans le sonnet en yx, comme dans "Igitur", "Un Coup de Dés" ou le "Triptyque", Mallarmé s'est identifié au Rien. Le Rien qui, parce qu'il ne renvoie à rien de réel, peut être le tout de cette œuvre si aléatoire, si fragile qu'est l'œuvre de langage. Or en s'identifiant au Rien, en opérant "la disparition élocutoire du poète", Mallarmé courait le risque de la folie s'il ne réussissait pas , par défaut ou par excès de condensation, à faire tenir le poème étranger à toute référence. Mais la façon dont il en parle montre qu'il avait le sentiment d'avoir réussi et que son rêve, finalement, l'avait reconstruit.
Eveline CADUC
Professeur de Littérature française
Université de Nice-Sophia Antipolis
1 En fait des Essarts
donne "l'incipit" du poème. Il en oublie le titre
2 L'expression appartient
au titre d'Anne-Marie Lefranc paru dans la revue Europe de janv/fev
1998
3du bas-latin vascellum,
vase à boire qui appartient à la vaisselle.
4Voir l'article de
M.J. Lefèbre "la mise en abyme mallarméenne ou la preuve
par x", dans la revue Synthèse de décembre 1967 et
janvier 1968, pp 81-85.
5 cf Introduction
à l'édition des Oeuvres complètes de Mallarmé,
La pléiade T.Ip.XV et notes p. 1190
6cf Paul Bénichou
Selon Mallarmé NRF 1995
7 cf Bernardo
Schiavetta "Hypothèses sur la philosophie de la composition
chez Mallarmé" à paraître dans les actes du colloque
de Tournon. Voir le résumé de cette communication dns
la partie "documents et informations diverses" de la page Mallarmé
du site Web <http://www.unice.fr/AGREGATION>
8Anne Bourgain-Wattiau
Mallarmé ou la création au bord du gouffre. L'Harmattan
p.189
9 René Char
Fureur et Mystère "Feuillets d'Hypnos", 56. Edition de la
Pléiade p.189
10 Saint-John
Perse Amers, Strophe II. Edition de la Pléiade p.282
11René Char
Fureur et Mystère "Seuls demeurent", LIV, Edition
de la Pléiade p.168
12 Saint-John
Lettre à la Berkeley Review du 10 août 1956 Edition
de la Pléiade p.566