Introduction :
En
permettant l'"épanchement du songe dans la vie réelle", en
affirmant qu'un "pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres",
Nerval fait assurément une brèche dans le réel qui
remet en cause la notion la notion même de réalité.
La découverte d'un monde de signes lui permet de recomposer le réel
et, comme il le souhaitait dans Le Carnet de Dolbreuse, "de créer
autour de moi un univers qui m'appartienne, de diriger mon rêve au
lieu de le subir". Et de fait, pendant un temps, Nerval a pu explorer sa
vie inconsciente comme il l'aurait fait d'une réalité objective,
détruisant ainsi toute distinction entre l'intérieur et l'extérieur,
entre le rêve et le réel. Les mythes qu'il élaborait
dans le même temps, lui permettaient de dépasser le réel
par un processus complexe d'abstraction, d'amplification et de généralisation.
Son âme personnelle parvenait alors à se fondre dans un univers
peuplé d'âmes, en se rattachant aux grands mythes de l'humanité:
celui de Prométhée, d'Hélène, de Faust ou de
Napoléon. Il pouvait aussi s'inventer un ordre plus satisfaisant
que celui du réel. Enfin la rigueur du travail poétique lui
était une thérapeutique de la folie. Mais dans l'impossibilité
de se donner des références stables, le moi diffus de Nerval
n'a pu maîtriser longtemps l'évocation de ses délires.
Les correspondances secrètes évoquées par Nerval tout
au long de ses rêves et que l'on nomme "symbolistes", au sens non-historique
du terme, étaient déjà suggérées chez
Lamartine. Le monde à l'image de Dieu se retrouve dans le sujet
lui-même qui ne peut plus établir de distinction entre le
réel extérieur et le moi, fondus dans une même correspondance
divine . Parce qu'il a cherché à traduire une vérité
spirituelle qu'il tirait du monde matériel, Lamartine inspirera
plus tard les poètes symbolistes. Rimbaud ne s'y trompait pas qui,
dans la lettre à Paul Demeny, le disait "quelquefois voyant, mais
étranglé par une forme vieille" . Sous l'influence des mêmes
théories néo-platoniciennes, Vigny de son côté
s'efforce de dégager dans l'univers concret le sym-bole des êtres
réels que sont les idées.
Le symbolisme de Victor Hugo plus nettement affirmé dans Les Rayons
et les Ombres ou Les Contemplations illustre cette même critique
latente d'une représentation de la réalité. Mais il
manquait un théoricien à ce principe.
En proposant de lire le réel comme on le ferait d'un "dic-tionnaire
hiéroglyphique", en définissant dès 1857 sa doctrine
des correspondances ébauchée dans le Salon de 1846, Baudelaire
ouvre, grâce au symbole et à l'analogie, la clé d'un
autre monde. Le "surnaturalisme" qu'il propose semble devoir compromettre
définitivement toute représentation de la réalité.
A la même époque, refusant les "aides", Delacroix fait de
l'œuvre picturale une création authentiquement originale et personnelle.
Mais, pour atteindre l'idéal, Baudelaire prend encore le réel
comme point de départ. Mallarmé au contraire ignore délibérément
le réel, et cela dès ses premiers poèmes, comme l'a
montré Georges Poulet en "retournant les termes" d'une analyse que
le poète fit en 1862 des Poésies Parisiennes de Des Essarts:
la poésie Mallarméenne "veut exprimer un idéal qui
existe par son propre rêve et qui ne soit pas le lyrisme de la réalité.
Dès l'âge de vingt ans, Mallarmé sait donc déjà
quel est son problème et comment il se pose. Il s'agit d'atteindre
quelque chose qui n'existe que par le rêve que l'on en fait, et qui
n'est à aucun titre ni une reproduction ni un prolongement de la
réalité présente" Par ailleurs, comme l'a vu
Rimbaud. Baudelaire n'a pas su inventer le langage qui convenait à
cette présentation d'une autre réalité. Et s'il a
bien ébauché les fondements d'une poétique universelle
valable pour la musique comme pour tous les arts plastiques c'est-à-dire
pour toutes les formes d'expression capables d'embrasser la totalité
de l'expérience humaine ou, comme l'avait dit Goethe, de réfracter
l'universel à travers le prisme de l'individuel - il n'a pas su
"trouver une langue". "Trouver une langue" disait Rimbaud, une langue qui
serait "de l'âme pour l'âme, résumant tout : parfums,
sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant".
Trouver un mode d'expression qui permettrait, en éliminant le moi,
de découvrir le mystère absolu des choses. Dans sa lettre
à Lepelletier du 16 mai 1873, Verlaine évoque ce projet commun
d'un "système" qui présenterait des objets et des paysages
où l'homme ne paraîtrait plus: un réel devenu véritablement
objectif parce que le moi conscient s'y serait aboli dans la pure sensation.
Déjà, dans la lettre du voyant de 1871, Rimbaud avait ébauché
les principes théoriques d'une poésie-connaissance, d'une
poésie-création, de la parole-idée. La poésie
doit explorer le songe et devenir action. Elle n'a plus rien à représenter
et ne doit même plus se soucier de constituer une œuvre d'art. Sa
seule valeur doit tenir dans sa puissance créatrice d'un autre monde,
dans sa capacité à ramener de l'inconnu une invention poétique
"à sentir, palper, écouter", et des formes nouvelles. Sous
l'effet de ces leçons énergiques, Verlaine présente
sa version du "système" dans les Romances sans paroles en
utilisant un langage-musique. Mais s'il refuse, comme Rimbaud, toute référence
au réel, il l'intègre cependant à ses sensations pour
y fondre l'expression de son âme et fait d'une rêverie purement
sensuelle, privée de tout support objectif, qui joue, dans la deuxième
ariette oubliée, sur de vagues lueurs musiciennes, le lieu privilégié
de la poésie. Le jeu des sensations qui immatérialisent le
monde devient alors son seul mode d'appréhension d'un réel
qu'il ne se soucie plus de connaître.
Dans ses Illuminations, Rimbaud au contraire affirme triomphalement
l'objectivité du monde qu'il crée, essentiellement sien,
où le sujet a disparu pour l'avoir trop parfaitement investi. Mais
l'expérience du voleur de feu eut la vie brève: celle de
ses Illuminations.
Seul donc Mallarmé affirme, plus radicalement que Baudelaire, l'urgence
de renaître à cet autre monde, et cherche, plus méthodiquement
que Rimbaud, un nouveau langage pour le dire. Le premier, il reprend au
philosophe le problème de la connaissance et, simultanément,
celui du langage qui l'analyse. Claudel sentira vite l'importance de la
question que Mallarmé pose devant toute chose. Il l'évoquera
plus tard dans ses Mémoires improvisés:
" Mallarmé m'a dit: ce que j'apporte dans la littérature
c'est que je ne me place pas devant un spectacle en disant quel est ce
spectacle ? Qu'est-ce que c'est? En essayant de le décrire autant
que je peux, mais en me disant qu'est-ce que ça veut dire?
Cette remarque m'a profondément influencé et, depuis, dans
la vie, je me suis toujours placé devant une chose non pas en essayant
de la décrire telle quelle par l'impression qu'elle faisait sur
mes sens ou sur mes dispositions momentanées, mes dispositions sentimentales,
mais en essayant de comprendre, de la comprendre, de savoir ce qu'elle
veut dire."
Encore fallait-il pouvoir dire ce que les choses voulaient dire!
Et de fait Mallarmé projeta longuement un traité du langage
dont les éléments furent exposés dans l'Avant-dire
au Traité du verbe de René Ghil. Le but qu'il se proposait
pourrait tenir dans cette formule si caractéristique de son idéalisme
transcendantal:
"À quoi bon la merveille de transposer un fait de nature en sa presque
disparition vibratoire selon le jeu de la parole cependant, si ce n'est
pour qu'en émane, sans la gêne d'un proche ou concret rappel,
la notion pure".
Il veut faire se lever l'idée de la fleur, l'absente de tous bouquets,
c'est-à-dire, selon l'expression de Jean-Pierre Richard, "non plus
certes l'objet ni même la vérité du signifié
ou du signifiant, mais bien la signification qui, s'égalant à
chacun des termes à partir desquels elle se manifeste, les accomplit
tous deux en les abolissant en elle".
Pour la première fois avec Mallarmé, l'écrivain s'interroge
sur les moyens qu'il utilise. Non sur la fonction du poète ni sur
son art poétique. Non sur le pourquoi ni sur le comment de l'acte
poétique - ce qu'avait fait Baudelaire dans ses Salons de 1846 et
de 1855, comme dans ses Notes nouvelles sur Edgar Poë - mais sur le
problème plus fondamental de l'expression de l'idée qui commande
le langage de l'œuvre, c'est-à-dire l'ensemble de ses signifiants
- mots, images, figures phoniques et métriques - La lutte de Mallarmé
contre l'opacité des mots révèle conjointement l'irréalité
du réel et l'inadéquation du langage commun à la traduction
de l'idéal. Le poète laisse donc l'initiative aux mots. Il
ne leur impose aucune forme extérieure, même musicale, pour
que la métaphore dégage la réalité d'une pure
notion dans un discours "absolu", c'est-à-dire libéré
de toute référence au réel. C'est ainsi que le vers
"de plusieurs vocables refait un mot totale neuf, étranger à
la langue". Le poème pourra alors, selon l'expression de Georges
Poulet, "présenter et [...] faire accepter comme une vérité
totale ayant son espace et sa durée, ayant son évidence propre,
quelque chose qui n'est rien et qui n'est soutenu par rien".
Le langage de Mallarmé annule donc toute référence
aussi bien à une antériorité qu'à une extériorité.
Les mots suscitent non une image, qui serait encore une représentation
du réel, mais la figure idéale que le poète compose
en anéantissant le réel En combinant à son gré
les divers éléments des groupes syntaxiques, le poète
met pour la première fois en relief la fonction esthétique
de la structure grammaticale en elle-même et détruit ainsi
la logique qu'implique l'intelligibilité du discours traditionnel.
Cependant, en donnant l'initiative aux mots, Mallarmé courait
le risque d'être asservi aux formes folles qu'ils pouvaient engendrer,
dégagés qu'ils étaient de toute référence
au réel ou à un concept extérieur. Plus que créer
ainsi son propre idéal, n'allait-il pas se prendre au piège
de leurs formes vaines ?
Conscient de ce risque, il comprit la nécessité de couler
sa parole dans le cadre sécurisant d'une structure éprouvée
- celle du sonnet -, d'une métrique contraignante - celle de l'alexandrin
- qui lui permettaient toutefois de composer sa. propre musique en trouvant
un nouveau type d'intelligibilité. Il laissa donc aux poètes
symbolistes groupés autour de Gustave Kahn le privilège de
libérer la poésie française de ses formes traditionnelles,
ouvrant ainsi la voie aux fantaisies calligrammatiques d'Apollinaire et
aux libres associations des surréalistes. Ceux-ci en effet, comme
l'annonçait André Breton dans la conclusion des Vases Communicants,
devaient se libérer de l'alternative amèrement dénoncée
par Baudelaire:
"Le poète à venir surmontera l'idée de primauté
du divorce irréparable de l'action et du rêve. Il tendra le
fruit magnifique de l'arbre aux racines enchevêtrées et saura
persuader ceux qui le goûtent qu'il n'a rien d'amer... L'opération
poétique dès lors sera conduite au grand jour".
Mais en présentant chaque fois leur propre réalité
et en soumettant leur langage à la dictée de l'inconscient
ils retrouvaient, d'une façon tout à fait différente,
les deux dangers qu'avait courus Mallarmé: le silence d'une page
blanche et l'impossibilité de communiquer. Les formes poétiques
que Mallarmé a adoptées marquent donc une limite dans son
projet d'inventer un nouveau langage, mais il a, le premier, posé
systématiquement le problème de l'expression, et le premier
il en a fait l'un des thèmes fondamentaux de son œuvre. Par ailleurs,
la tentative qu'il fit pour donner, dans le "Livre", un "sens global du
monde" qui résoudrait la contradiction, fondamentale chez lui, entre
le goût du détail sensuel et concret et le désir de
s'abstraire dans l'unité d'une synthèse, ce projet qu'il
eut, comme Wagner, de composer une "œuvre totale" influenceront profondément
les écrivains qui le suivront et, parmi eux, Valéry, Claudel,
Proust et Saint-John Perse .
Eveline Caduc