Nous avons voulu laisser la parole à Beckett, nous effacer afin de l'écouter lui-même et suivre attentivement les méandres d'une pensée toute concrète. Cette pensée, nous l'avons dit, ne conclut pas et n'est pas taillée pour conclure. Avec une terrible sincérité elle se contente de mettre en scène une expérience qui, sans être évidemment celle de tous, est celle d'un grand nombre en notre temps: c'est l'expérience du tragique. Beckett décrit l'existence lorsqu'elle est totalement dénuée, réduite à elle-même, privée des ressources de la culture, des divertissements, des projets et de tous les sortilèges qui la tiennent normalement à distance d'elle-même. Il décrit des êtres diminués, condamnés à l'impuissance et à l'ennui, indigents à tous égards - mais d'autant plus lucides que rien n'accroche leur regard, capables de témoigner d'un non-sens fondamental parce qu'on les a privés de tout signification éphémère. Or l'homme, par toute sa personne, est porteur de sens, il donne un sens au monde: c'est cette fonction fondamentale que Beckett met en question. Ses personnages n'inspirent pas la pitié mais l'horreur parce qu'ils mettent en présence d'évidences que la vie par tous les moyens s'efforce de masquer. J'existe, je voudrais être heureux, je voudrais aimer, je voudrais espérer, je voudrais une vérité qui m'aide à vivre: ces vœux, à moins de consentir au mensonge, au douteux, à l'illusoire, rien de ce monde ne peut les satisfaire. L'existence est donc impossible. Si j'existe ce ne peut être que sous l'effet d'une erreur, ou peut-être d'un châtiment, ou par suite d'une cruauté créatrice. Une fois lancé sur cette voie l'esprit " dérape " et ne peut qu'accumuler les motifs de rancœur et de haine. Cette maladie de l'existence est spécifiquement moderne. Toutes les époques - et les plus primitives - ont eu quelque culture qui préservait les hommes de l'affrontement massif en leur présentant une vision acceptable des choses (traditionnelle, religieuse, philosophique). La lucidité critique de notre temps a détruit ces perspectives et les raisons de vivre qu'elles entretenaient. L'ordre que pratique la civilisation, n'ayant plus de racines dans la culture, est apparu tout naturellement absurde et méprisable aux esprits exigeants. L'évidence s'est imposée alors d'un gâchis total, que l'esprit, par vocation, s'acharne à dénoncer. L'énergie spirituelle s'inverse: ce qui servait à construire le monde, à promouvoir le progrès va s'occuper à les détruire: il faut " réduire " l'homme; imaginer des êtres incapables de distinguer ce qu'ils subissent de ce qu'ils font, ce qu'ils sont de ce qu'ils ne sont pas; imaginer des écheveaux de réflexes élémentaires, des robots cruels et stupides, des hommes-insectes, les douer de la parole, d'un regard, d'un soupir, leur supposer une conscience, si fugitive soit-elle: et voilà que ces monstres témoignent de la condition humaine avec une force qui arrache tous les masques. Ils sont plus vrais que l'homme! Parler en leur présence de l'Avenir, de l'Histoire, du Progrès, n'est plus qu'une sinistre bouffonnerie: par-delà les misères guérissables où s'active l'espoir humain se profile à travers eux une bien autre misère, une misère fondamentale.
Alors, bouclant un cercle inattendu, la lucidité la plus aiguë débouche à l'improviste sur l'antique vision religieuse d'un monde frappé de malédiction, d'une humanité vouée à la perdition si Dieu ne lui vient prêter la main. La dimension religieuse de l'existence est évidemment voilée mais présente et sensible dans cette œuvre par la seule qualité du désir et par la profondeur de l'angoisse. Lorsque le Mal Universel relève non plus de Prométhée mais d'un impensable Salut on se trouve forcément en terre chrétienne. La sombre atmosphère qui y règne rappelle la nuit spirituelle que connaissent tous les mystiques: c'est l'évidence de la misère accompagnée de la perte brutale de la Présence salvatrice. Épreuve insoutenable aux âmes pieuses si elle devait se prolonger, mais qui chez Beckett est l'état normal d'une conscience lucide. Seulement si le sentiment d'une impuissance radicale de la créature est un sentiment spécifiquement religieux, il ne l'est pour ainsi dire qu'au négatif, par tout ce qu'il dénie à l'homme, par le doute tragique et le mépris du terrestre. C'est une découverte de la seule intelligence: il lui manque d'être repris et transformé par l'énergie positive que l'on appelle enthousiasme, foi, confiance ou grâce et qui provient du " cœur ". Chez Beckett ce qui pourrait venir du cœur semble avoir été définitivement inhibé par la colère de l'intelligence. Le sentiment d'impuissance, au lieu de s'achever en imploration, donne naissance à la violence sèche du cynisme et de l'humour. Ce qui était, au départ, terre chrétienne se retrouve au cœur de l'humanisme athée: la négation de l'homme rejoint la négation de Dieu dans une affirmation furieuse du Mal, tant la foi en l'homme est finalement liée à la foi en Dieu et l'espoir terrestre à l'espérance religieuse. Quand l'intelligence souffre trop, comme il arrive dans certaines douleurs trop vives, la torture des nerfs finit par émousser la sensibilité; celui qui a trop mal n'a plus la force d'aimer, ou plutôt ce qui subsiste de plus vivant en lui est tout le contraire de l'amour: une haine têtue que l'épreuve ne peut qu'aiguiser. L'univers de Beckett est vraiment celui de la haine, et donc de la servitude (car l'amour est synonyme de liberté); il s'oppose à l'univers de la charité comme l'enfer au ciel; il en est exactement la contrepartie, mais il l'appelle, le rend nécessaire, urgent, comme l'ombre suppose quelque part la lumière.
En traversant les cercles de l'enfer Dante était soutenu par la pensée de Béatrice; une force vitale et en même temps mystique l'entraînait en avant. Beckett demeure figé, moins par la pitié que par la colère: au milieu de ces suppliciés qui ont cessé de pouvoir aimer il se sent chez lui, dans son domaine: la peine de l'esprit l'a mis dans le cas de ne pouvoir sortir de l'Enfer.