L'APRES-MIDI D'UN FAUNE
"Le Faune" dans l'œuvre de Mallarmé
1865 Improvisation, puis Monologue d'un Faune.
1875 Version présentée au Troisième Parnasse contemporain sous le nom de "L'Après-midi d'un Faune".
1876 Il a modifié légèrement la version précédente
et destine "le Faune" à une publication à part des autres
poèmes.
Pour l'étude des différents états du texte et des
variantes, voir l'édition des Poésies de Mallarmé
procurée par B. MARCHAL (Poésie/Gallimard 1992) et celle
de la Pléiade (1998).
Si l'on situe l'un par rapport à l'autre "Hérodiade" et "le Faune", "ces adorables jumeaux" (des Essarts) conçus dans les mêmes circonstances et sur des thèmes qui se ressemblent, ils se définissent en s'opposant, dans l'œuvre de Mallarmé.
En 1865, de l'hiver au printemps à Tournon, Mallarmé travaillait à "Hérodiade" dans un grand labeur et dans l'effort d'une continuelle ascèse. Il sent fuir, en proie à l'incertitude, l'inspiration "glacée" et "effrayante", selon ses propres mots, d'"Hérodiade". Lui, si sensible à l'influence des saisons, avait, en composant ce poème, essayé de résister à l'épanouissement méridional de mai à Tournon, quand il se décide, épuisé, à l'abandonner. Juin 1865 : "Depuis dix jours je me suis mis à travailler. J'ai laissé "Hérodiade" pour les cruels hivers : cette œuvre solitaire m'avait stérilisé, et, dans l'intervalle je rime un intermède héroïque dont le héros est un faune. Ce poème renferme une très haute et belle idée, mais les vers sont difficiles à faire, car je fais absolument scénique, non possible au théâtre mais exigeant le théâtre. Et cependant je veux conserver toute la poésie de mes œuvres lyriques, mon vers que j'adapte au drame ...
En effet Mallarmé a toujours aimé "le Faune", "vrai travail
estival" comme une œuvre de délassement, libérée de
l'angoisse et des contraintes que lui imposaient ses autres créations.
Il est assez remarquable qu'il ait pensé à écrire
pour le théâtre, mais laissons Valéry raconter l'histoire
du "Faune" : "Banville aimait Mallarmé ; il s'intéressait
à son sort qui était assez triste. Comme il cherchait à
être utile au jeune poète, un événement se produisit
qui répandit l'espoir dans tout le petit monde parnassien : ce fut
le succès du "Bassant" de François Coppée joué
par Agar et Sarah Bernhardt. Vers le même temps, Banville donnait
de son côté à Constant Coquelin quelques pièces.
L'idée lui vint que peut-être son jeune ami Mallarmé
pourrait, en faisant quelques sacrifices au goût du public, écrire
pour Coquelin qui débutait avec éclat, une scène en
vers dont le succès heureux pourrait changer le destin du poète.
Mallarmé succombant à la tentation, entreprit un poème
à deux voix qui ne fut vraisemblablement jamais achevé".
En réalité un brouillon en partie inédit révèle
qu'il avait engagé un poème scénique à trois
personnages et trois scènes : un monologue du Faune suivi d'un dialogue
des nymphes, puis un monologue du Faune. C'est le premier des monologues
qui a été définitivement destiné à la
scène alors que la scène entre les nymphes a été
abandonnée. Mais dans la première conception du Faune les
nymphes étaient bien réelles. Une copie des monologues du
Faune se trouve dans les notes de l'édition de la Pléiade,
ainsi que de plus amples détails sur l'histoire du Faune. De toutes
façons ce fut un échec pour le théâtre, car
même dans sa version définitive il ne sera jamais réellement
joué. En juillet 1875, le Faune est refusé par Le Parnasse
cortemporain ; Mallarmé le revoit alors dans quelques détails
avant de le destiner à une édition de luxe "une des premières
plaquettes coûteuses et sacs à bonbons mais de rêve
et un peu orientaux". Tout ce soin apporté à cette édition
montre quelle fut l'affection de Mallarmé pour "le Faune".
Origine du Faune. Elément mythologique et faunesque:
Le thème mythologique des faunes ou des satyres était
devenu, rapidement dans la littérature alexandrine, le transparent
et l'élégant symbole de l'appel du sang et du désir
de la jeunesse, au printemps. Si Mallarmé y était familiarisé
par ses études classiques, il dut l'être aussi par ses lectures
personnelles, et en particulier Chénier qui avait fait renaître
les thèmes antiques, surtout alexandrins. Les faunes satyres, Pan
et aegypans avaient été introduits par Musset (Rolla), Hugo,
Leconte de Lisle. Et Banville, avec "la Diane au bois" de 1864, a peut-être
influencé Mallarmé quant au thème et à la forme.
Du reste, dans l'œuvre de Mallarmé, ils figuraient déjà
dans "Idylle antique" et "Pan" de 1859. Lui-même aussi aimait à
s'apppeler Faune et l'on en voit un exemple dans sa dédicace du
poème à Heredia : "A ce motif que sa flûte file Le
Faune heureux le dédia sur Hollande au bibliophile Et haut rimeur
Heredia", où il s'assimile à son héros. On aime, en
manière de plaisanterie, à rappeler la forme pointue de ses
oreilles : de quoi entraîner un physionomiste à des suppositions
hardies.
Les rapports de la pensée exprimée dans "le Faune" avec l'œuvre de Mallarmé.
L'emploi de ce thème pour le "Faune" lui fut peut-être suggéré par Banville: "Je ne te dis plus rien mais laisse-moi mon rêve" disait le Faune de ce dernier à un interlocuteur qui le moquait. Si Mallarmé a été sensible à ce vers, c'est que "l'obsession érotique et littéraire sont les deux sommets de ses paysages", dit un critique. Se posant, tourmenté, la question de la valeur de l'art qui exprime l'idéal et s'oppose à la réalité, Mallarmé recherche dans son œuvre "un idéal qui existe par son propre rêve et qui ne soit pas le lyrisme de la réalité" ; C'est ainsi que Georges POULET renverse l'appréciation que Mallarmé porte sur des Essarts. Cette obsession s'exprime dans "Les Fenêtres" où il aspire à retrouver l'azur par le carreau "d'où l'on tourne l'épaule à la vie". Mais dans "L'Azur" il renie l'idéal :
"Car j'y veux, puisque ma cervelle, vidée
Comme le pot de fard gisant au pied d'un mur
N'a plus l'art d'attifer la sanglottante idée,
Lugubrement bâiller vers un trépas obscur..."
Mais il ne peut conjurer son rêve, et dans "Le Pitre châtié" il exprime la concurrence et l'opposition radicale de la vie et de l'art ; le fard est noyé dans "l'eau perfide des glaciers". Cette lutte se révèle dans "Hérodiade", qui se consacre à l'idéal tentant d'abolir la réalité et de mourir au monde :
"Oui, c'est pour moi, pour moi que je fleuris déserte
Madame, allez-vous donc mourir ?"
Mais la violence même de cette pensée destructrice entraîne
un mouvement de rééquilibre s'exprimant dans" le Faune".
Interprétation globale :
"Le poème est un monologue du Faune, mi-partie réflexion et mi-partie chant. Tantôt le Faune refermé sur lui-même examine et critique ses sensations et son œuvre, tantôt emporté par l'enthousiasme de l'inspiration, il déclame (ce sont les passages en italique). Toutes les notations qui sont exprimées dans les passages en italique sont en dehors de la réalité. Le poème déclamé par le Faune est relatif à des événements antérieurs. (SOULA).
Pour le décor, dit SOULA "Il me paraît convenir avant d'aborder l'analyse de "L'Après-Midi" de grouper les éléments du cadre naturel dans lequel Stéphane Mallarmé a situé son églogue. Passons donc en revue les éléments du paysage, pour ne conserver que les seuls positifs. Nous sommes aux "bords siciliens d'un calme marécage". Le Faune chante. Il y a des roseaux au bord de ce marécage - on peut l'admettre - et le Faune coupant ces roseaux a cru voir de blanches formes se détacher autour d'une fontaine. Ces vignes sont en dehors du cadre actuel, car nous ne sommes pas à l'automne, mais au début de l'été comme on le verra et de plus il est dit clairement qu'il n'y a point de fontaine : aucune eau murmurante. Le 2ème fragment du poème nous maintient dans les herbages de cette rive. Le bain des nymphes se précise. Le Faune accourt et ravit deux d'entre elles endormies sur la terre ferme. Ce massif est un élément nécessaire du tableau car, dès le début de "L'Après-Midi", le Faune y évoque le souvenir de sa vision pour en apprécier l'authenticité. De tout ce dont il est question dans le poème chanté, le paysage n'a pris que les roseaux et les roses.
Voyons maintenant les touches que le monologue intérieur du Faune ajoute au tableau : Midi pèse lourdement sur les frondaisons épaisses comme l'indique l'air assoupi de sommeils touffus et plus loin les vrais bois mêmes qui sont les bois feuillus. Aucune source ne murmure, aucun souffle dans l'air. Les bords marécageux d'un lac, une clairière sableuse, un buisson de roses ensoleillé dans le cercle que leur fait l'ombre des bois. La chaleur des rayons semble vouloir tarir le parfum des roses et leur lumière allume sur l'eau des fleurs d'étincelles. En somme le cadre de la composition est défini par Mallarmé dans les 37 premiers vers. Seule la notation du sable altéré sur lequel le Faune est étendu au bord de l'eau ne sera énoncée qu'au vers 108.
Quant à la scène d'amour des vers 93 à 104, dans laquelle le Faune se console de la vanité de sa vision actuelle par les multiplicités de ses souvenirs, elle est l'évocation d'autres prouesses amoureuses situées dans un tout autre cadre, sur les pentes de l'Etna à l'heure du crépuscule.
Nous surprenons donc un jeune faune pubère en mal d'amour à la saison des lys et des roses, au mois de juin, dans un paysage sicilien, entre le marécage et la forêt, et cet enfant est en proie aux angoisses du désir et du doute". (SOULA)
En effet les deux thèmes qui, dans l'ensemble, se développent et se superposent, découvrent les jeux de la sensualité et de la poésie naissant au cœur du jeune faune. Pour arriver à démêler le détail de ces entrelacs, il est bon de pouvoir mettre en relief l'évolution du thème par la comparaison des premier et dernier états du "Faune".
Le premier Faune en proie à son désir ressent malgré des doutes, avec une acuité pénible, l'existence de nymphes qui lui ont échappé : "J'avais des nymphes !/ Est-ce un songe?". Mais bientôt il s'aperçoit que ce ne fut pas un rêve : "Mais je sais !/ 0 Pan, vois les témoins/ De l'ébat! A ces doigts admire une morsure/ Féminine, qui dit les dents et qui mesure /le bonheur de la bouche où fleurissent les dents". C'est pourquoi il a un mouvement de dépit contre une nature complice de la fuite des nymphes et insensible à son émoi, et ,contre les nymphes ingrates, il cherche une vengeance sûre et qui ne puisse lui échapper : il va jouir par l'imagination de ce que les dieux lui refusent dans la réalité et l'amplifier, mais compliqué par le jeu savant de la superposition de la réalité et du souvenir qui à l'extrême limite se confondent "Je veux parler sans frein/ Des perfides, et par d'idolâtres peintures / A leur ombre arracher encore des ceintures". Il faut bien noter cependant qu'au premier faune les Dieux ont refusé la jouissance prolongée des nymphes, et que le jeu auquel il se livre par la suite n'a comme intention que de prolonger par l'imagination cette jouissance : "encore". Le transparent symbole des raisins l'exprime clairement: "Ainsi, quand des raisins j'ai sucé la clarté". Il allume à ce jeu son désir, sa satisfaction imaginaire augmente : "Je t'adore, fureur des femmes, ô délice", puis retombe ; s'élève alors un désir plus impérieux encore "Mon corps que dans l'enfance Eros illumina", jusqu'au moment suprême où il désire Vénus ; puis vient la chute finale, immédiate : "Mais ne suis-je pas foudroyé ?" accompagnée d'un détachement soudain, de torpeur ; sa vanité éclate avec la satisfaction qui ne fut pas seulement illusoire, et qui se confond par la superposition de la réalité et du souvenir avec la satisfaction réelle passée pour lui donner le même sens. Voilà l'aventure d'un faune dans la tradition mythologique, rythmée dans un poème dont le mouvement suit celui des élans et de la satisfaction du faune.
Le second "Faune" est plus subtil, plus ambigu et plus trouble. Les nymphes évoquées dès le début ne sont pas évoquées dans leur présence, mais dans leur absence évanescente. L'art plus que l'imagination et le souvenir fait son apparition dès le début. "Ces nymphes, je les veux perpétuer" : ce n'est pas un Faune en mal d'amour mais en mal d'inspiration où l'amour est le prétexte. L'un l'autre s'aidant, il va se dépasser lui-même sous-tendant une exigence de poésie : Alors m'éveillerai-je à la ferveur première[…]
Lys ! et l'un de vous tous pour l'ingénuité. L'inspiration
arrive et la satisfaction amoureuse artificielle, causée par son
évocation, mais qui s'amplifie suivant le même rythme qu'une
satisfaction réelle. Comme l'autre il s'allume à ce jeu,
revit une scène d'amour, la même, avec le même élan
coupé, puis repris et amplifié jusqu'au moment où
il tient Vénus la reine ; même chute enfin du désir
et de l'inspiration, même oubli dans le sommeil. Apparaît donc
en surimpression le thème de l'art se substituant au thème
du souvenir et le spiritualisant. Le poème suit le même rythme
dans les deux versions sur deux plans simultanés qui s'entrecroisent
mais, de l'un à l'autre, change : l'existence des nymphes est mise
en doute tandis que la question de la valeur de l'art est posée.
Analyse détaillée.
"Ces nymphes, je les veux perpétuer.
Si clair,
Leur incarnat voltige dans l' air
Assoupi de sommeils touffus.
Aimai-je un rêve ?"
Pour ces 3 premiers vers, il importe de comparer avec les états antérieurs : "j'avais" : verbe de possession très matérielle qui commence à situer l'action dans un passé immédiat et réel et qui disparaissant, entraîne ces nuances avec lui ; il est remplacé par Ces plus imprécis, suffisant pour situer les nymphes dans un passé proche, et pour suggérer qu'elles sont une préoccupation qui continue. Je les veux perpétuer : au lieu de regretter le passé, il se tourne vers l'avenir et une action libératrice qui lui procurera la satisfaction désirée. Ce membre de phrase s'oppose à "émerveiller" et montre que l'intention du faune a changé "émerveiller" suppose que les nymphes sont réelles et que le faune cherche avec son orgueil de mâle à se les attirer par ses prouesses. Perpétuer au contraire indique dès le début du poème un détachement physique des nymphes et une compensation intellectuelle et réelle mais non plus exclusivement attachée au souvenir. Le faune a précisé sa nature de poète de l'un à l'autre poème. Les sensations sont signalées en elles-mêmes sans que l'objet qui les a suscitées soit mentionné, ainsi "le clair rubis des soins" de la première version s'oppose à incarnat dans la 2ème, "immobile" à assoupi. Le faune ne fait qu'analyser avec subtilité ses sensations dans une attitude plus détachée, "réflexive". Assoupi de sommeils touffus : la densité de la vie et de la nature dans la forêt est suggérée par les assonances sourdes en "u" et "ou", et l'allitération des sifflantes, rappelée par les "f" qui ont le même pouvoir de suggestion du rythme des respirations de la forêt endormie. Voltige : se révèle meilleur que "qu'il flotte dans tout l'air", et évoque par sa forme même la fluidité légère et papillonnante de l'incarnat.
Aimai-je un rêve ? : meilleur que "est-ce un songe ?" qui traduit l'attitude assez banale de doute après une trop belle aventure, doute immédiatement contredit. Aimai-je un rêve (forme de présent) est le point de départ d'une analyse qui le mène aux frontières du rêve et du réel ; l'alliance d' aimai-je qui est un verbe voluptueux et de rêve qui exprime l'irréel est ici significative, et aussi caractéristique de l'art de Mallarmé. Dans la derrière édition les vers ont une très grande fluidité et une modulation continue : des syllabes allongées comme nymphes, perpétuer,clair où les voyelles sont longues, des pauses marquées par la ponctuation. Si clair, placé en rejet en fin de vers devant le déterminé introduit toute une subordonnée et confère ainsi une souplesse légère à la phrase qui se continue en arabesques ; les rimes en "air" qui évoquent la lumière, contrastent avec le vers assourdi suivant. Cela souligne l'opposition entre l'émoi du faune et la nature environnante. Ainsi se justifie la question : Aimai-je un rêve ? qui fait écho par sa sonorité à son sommeil : le faune s'éveille, le traînement des "e" muets et des "e" longs apporte une lenteur et une imprécision à la question, introduit musicalement le doute et traduit le réveil lent du faune à une nature de clarté et de lumière. Dans un cadre à peine esquissé qui ne vaut que par son caractère instantané et l'impression qu'il produit, un faune analyste subtil s'éveille lentement d'un rêve d'amour, et il a vu des nymphes dans une vision brillamment colorée, ce qui explique incarnat : ces couleurs flottent encore devant ses yeux mal ouverts. La possibilité d'un rêve, à peine esquissé, se confirme dans les vers suivants :
"Mon doute, amas de nuit ancienne, s'achève
En maint rameau subtil qui, demeuré les vrais
Bois mêmes, prouve, hélas ! que bien seul je m'offrais
Pour triomphe la faute idéale de roses".
Dans la lère version nous comprenons par l'apostrophe au paysage complice que le faune ne met pas en doute l'existence des nymphes. Au contraire le second faune tire de la réalité du décor, qui s'impose par la densité de sa présence aux légères et imprécises images du rêve, la confirmation qu'il a rêvé. Le premier presque sûr de l'existence des nymphes veut se confirmer dans cette certitude, la second est presque sûr de leur inexistence ; cette position moins spontanée, plus intellectuelle, va engendrer des surimpressions tenues et compliquées. Mon doute, amas de nuit ancienne. : la nuit en s'éloignant de lui favorise le doute qu'elle a contribué à former en suscitant le rêve ; ainsi le doute représente à la fois l'objet du doute, le rêve, ou plutôt les vestiges images du rêve. s'achève : les images du rêve devant ses yeux qui s'ouvrent sur les bois se superposent à l'image de la réalité qui s'impose au regard et efface le rêve, tout en le portant à son point d'achèvement. Maint rameau subtil : les branches d'arbre sur lesquelles s'ouvrent les yeux du faune qui se ramifient au-dessus de lui. Maint généralise en une impression plus vague et plus imprécise. Subtil : exemple d'un adjectif abstrait lié à un mot concret, qui "idéalise" le mot concret. Demeuré les vrais bois mêmes : à mesure que s'ouvrent ses yeux les rameaux se précisent comme étant du vrai bois qui, lui, ne disparaît pas comme le rêve, et contraste avec les images qui s'effacent et qui montrent ainsi qu'elles n'étaient qu'un rêve qui s'anime devant les yeux du faune. Hélas : soupir du réveil et du regret. Bien seul : précise l'impression de rêve ; la présence des nymphes n'était qu'imaginaire et rêvée ; les deux monosyllabes nets et coupants trahissent la lucidité blessante et ironique du faune qui ne cherche pas à se voiler la réalité bien qu'il en souffre. Je m'offrais pour triomphe : de nouveau se précise l'ironie, avec la deuxième personne, et triomphe : virilité moquée. La faute idéale : parce qu'elle n'existe qu'en idée, il l'a rêvée. Faute : les dieux l'en puniront. Roses: où les fleurs sont le symbole de la femme, mais rappellent aussi le décor de ses conquêtes. L'indéfini de rejette dans le général et l'impersonnel ; les rameaux et les roses conservés de la lère version sont devenus subtils et se rapprochent d'idéales ; la nature perd de sa densité et tout se joue dans l'esprit du faune. A la platitude de la 2ème version (1875) s'oppose la densité de la dernière liée à un entrelac subtil des vers ; un enjambement à chaque ligne confère une unité à la réflexion : le monologue intérieur suit le rythme de la pensée.
"Réfléchissons...
ou si les femmes dont tu gloses
Figurent un souhait de tes sens fabuleux !
Faune, l'illusion s'échappe des yeux bleus
Et froids, comme une source en pleurs, de la plus chaste:
Mais, l'autre tout soupirs, dis-tu qu'elle contraste
Comme brise du jour chaude dans ta toison ?"
"Le premier faune rendu inquiet par le silence du bois se demande s'il a été le jouet d'une illusion et se rassure lui-même par une deuxième question qui est réponse à la première. Au contraire le faune philosophe, s'éloignant de plus en plus de la présence corporelle des nymphes, rejette dans le monde mental tous les souvenirs de son imagination" (E. NOULET) Réfléchissons... ; les points de suspension remplacent le premier membre de l'alternative probablement : elles ont existé ; mais cela est si rapidement pensé qu'il est resté inexprimé ou si les femmes dont tu gloses : valeur du terme un peu pédant, très intellectuel, le faune se moque de lui-même. Figurent un souhait de tes sens fabuleux : figurent : sont l'expression concrète. Fabuleux : qui sont auteurs de fables et de mensonges, fait écho par le sens à idéale. Le désir du faune est si intense qu'en son rêve il a suscité des images propres à le satisfaire. La différence entre les 2 faunes s'accentue et se marque par les deux formes d'interrogation : le premier pose directement la question : "L'illusion a-t-elle les..." alors que le second la pose indirectement : dis-tu qu'elle contraste ?. Le premier revit, le second transpose. l'illusion s'échappe : illusion répond à fabuleux et idéale. s'échappe : s'épand naturellement ; ce verbe concret faisant image annonce pleurs et donne à la comparaison une unité interne plus que purement externe et syntaxique. Bleus et froids : chacun des deux est mis en valeur, l'un à la fin, l'autre au début d'un vers et attirent l'un et l'autre l'attention au lieu de s'affaiblir mutuellement par leur juxtaposition La source en pleurs.: peut-être à l'origine de l'illusion ; si le premier faune cherche à raviver le souvenir du contact physique des nymphes, le second, subtil, cherche une explication de plus en plus intellectuelle, il rejette même l'explication d'une influence extérieure et suppose qu'elles ne sont qu'une création de son imagination échauffée. Mais l'autre[…] dis-tu qu'elle contraste? : irais-tu jusqu'à affirmer logiquement, poursuivant ta pensée, qu'elle contraste?. Tout soupirs s'oppose à la plus chaste avec symétrie des superlatifs ; mais c'est l'expression concrète de l'émoi de l'autre nymphe. Comme brise du jour chaude : de même chaud s'oppose à froids pour évoquer les deux nymphes, l'une ardente et l'autre réservée ; ainsi est exprimée, plus précisément et réalisée en images, l'ambivalence de ses désirs de faune.
Toison : la valeur expressive du terme qui nous plonge dans la mythologie révèle la vie et la sensualité du Faune. Les sonores prédominent sur les sourdes, et les liquides des vers 8et 9, 10 et 11 suggèrent une limpidité fraîche et lumineuse. La syntaxe est souple : la comparative est elliptique et incise comme une source en pleurs , l'interrogative est proleptique : l'autre dis-tu qu'elle... au lieu de "dis-tu que l'autre" ; le vers acquiert de la souplesse et traduit de plus près l'écoulement de la pensée.
"Que non ! par l'immobile et lasse pâmoison
Suffoquant de chaleurs le matin frais s'il lutte,
Ne murmure point d'eau que ne verse ma flûte
Au bosquet arrosé d'accords ; et le seul vent
Hors des deux tuyaux prompts à s'exhaler avant
Qu' il disperse le son dans une pluie aride.
C'est, à l'horizon pas remué d'une ride,
Le visible et serein souffle artificiel
De l'inspiration, qui regagne le ciel."
La différence entre les deux faunes s'accentue encore : le premier comprend que les plaisirs sensuels du vent sont sans rapports avec le contact du corps féminin ; le second repousse cette explication trop physique et constate, serein, que l'eau et la pluie ne sont que les accords de sa flûte et le vent son souffle. Que non! est une négation renforcée en exclamation, une expression familière et met en relief la violence que le Faune met à nier toute influence extérieure . par l'immobile et lasse pâmoison : par l' immobile remplaçant "anxieuse" oppose une nature inerte et sans vie, peut-être un peu de sérénité propice à l'inspiration du faune. pâmoison : exprime la torpeur, accentuée par les voyelles longues se faisant écho de lasse et de pâmoison . Suffoquant de chaleurs le matin frais s'il lutte,: le matin finissant est tué par midi ; il est personnifié dans sa fraîcheur et dans sa lutte. L'expression est précieuse pour traduire l'extension progressive de la chaleur et de la torpeur de midi. matin est sujet de murmure : à midi, les sources sont taries par la chaleur, ce qui arrive fréquemment dans les pays chauds . Cette expression hardie apporte de la rapidité et de la densité au texte. Suffoquant: le mot = d'imitation de l'étouffement. S'il lutte est, comme dirait THIBAUDET, un surjet ; il met ainsi en relief l'effort traduit par le verbe d'action d'une part et le redoublement des "1" d'autre part. Murmure a une valeur musicale et imitative du bruit de la flûte. Verse, arrosé : l'ambiguïté des termes fait qu'ils rappellent "eau" au sens propre et annoncent flûte qui est l'agent de l'action, et l'image des vers suivants avant de la développer .
Tout ce passage a une grande unité interne ; le sens lui même en est plus complet, et la forme de composition plus musicale dénote le désir de Mallarmé de rompre avec le style oratoire. Bosquet : représente le décor classique de l'idylle alexandrine. arrosé d'accords : la flûte s'est substituée à la source ; les deux mots font image par leur alliance et l'assonance entre accords et arrosés évoque musicalement la flûte ; la syllabe finale d'accords suggère par sa profondeur les harmonies qui se surimpressionnent : elle est un point d'orgue. Les deux tuyaux de la double flûte, instrument des bergers, différente de la flûte de Pan ou Syrinx à dix tuyaux. La tournure fautive de avant "qu' il disperse" au lieu de" avant de disperser" ou "avant qu' il ne disperse" allège la phrase. prompt à : traduit l'impatience de l'inspiration qui possède une force indépendante. Disperse le son dans une pluie : les sons évoquant l'eau sont dispersés par le souffle comme une pluie, mais, étant idéale, la pluie est aride et ne peut nullement féconder la plaine, ce qui justifie l'alliance inattendue des deux termes qui met en relief le rôle créateur de la flûte : disperser une pluie artificielle. Ride : l'horizon est calme : THIBAUDET suppose que cela vient d'une brume lointaine qui stagne souvent à l'horizon des pays méditerranéens. Visible - un mince filet de vapeur monte-t-il ou de fumée, se détachant sur le calme de l'horizon. Serein : expression de la sérénité du faune poète qui trouve sa raison de vivre dans la création. Artificiel : créé par l'homme, écho de fabuleux et idéale, : c'est l'adjectif qualificatif qui répond à art. Ciel fait allusion à la conception antique et platonicienne de l'art inspiré des dieux pouvant révéler des formes d'existence idéales et rapprocher du ciel où elles sont conservées. Ces deux derniers vers expriment symboliquement la conception de l'art de Mallarmé. Ils ont une césure , après six syllabes, en alexandrins classiques, ce qui est rare ici ; ce rythme dessine la progression en volutes lentes et sereines du souffle. L'allitération en "s" et en "f'" est imitative du souffle ; la rime riche en "ciel" parfait la plénitude du vers. De l'illusion des sens à l'illusion de l'imagination et l'illusion de l'art, la montée spirituelle prélude au chant inspiré du faune:
ô bords siciliens d'un calme marécage
Qu''à l'envie des soleils ma vanité saccage,
Tacites sous les fleurs d'étincelles, CONTEZ
"Que je coupais ici les creux roseaux domptés
Par le talent; quand, sur l'or glauque de lointaines
Verdures dédiant leur vigne à des fontaines,
Ondoie une blancheur animale au repos
Et qu'au prélude lent où naissent les pipeaux
Ce vol de cygne, non! De naïades se sauve
Ou plonge…"
Les deux faunes se font à peu près le même récit, l'un pour la satisfaction de ses sens, l'autre pour une satisfaction esthétique. ô bords siciliens: l'apostrophe s'étendant sur tout un vers a plus d'ampleur, de musicalité à cause de l'allitération des liquides et de siciliens qui est agréable à prononcer et à entendre. C'est l'évocation du pays classique des idylles alexandrines et virgiliennes. Tacites: Le faune prend le décor à témoin et lui demande de confirmer la vérité de son rêve. Tacites: équivaut alors à "vous qui vous taisez" (DELFEL). Soleils : plus de poésie dans le pluriel qui évoque la multitude des reflets et de la lumière. à l'envie / vanité : beaucoup plus révélateurs du caractère même du faune ; de "passion" à "déraison" et vanité le faune porte un jugement de plus en plus objectif sur lui-même et trahit des préoccupations à la fois narcissiques et intellectuelles (ce qui est essentiel à la fois dans les préoccupation du faune et dans celles de Mallarmé). La comparaison précieuse entre les bords du lac desséchés par le soleil et terrain des ébats du faune était suggérée dans la première version par "passion" (qu'il fallait supposer brûlante), mais n'est presque plus compréhensible dans la dernière qui a éliminé ce terme. fleurs d'étincelles : jeux du soleil et des rides de l'eau ; le 2ème terme seul est énoncé, la sensation immédiate d'éblouissement reste inexprimée . Mallarmé ne veut rendre que le paysage intérieur et subjectif. Interprétation par le faune du paysage, mais non exprimée. CONTEZ : mise en valeur du mot par le rejet et par la graphie ; annonce le début du chant du faune. Ainsi tout est exprimé en fonction du faune, de ses sentiments et de son esprit poétique. Tout se rapporte à lui ; il est le foyer central où toute la nature prend un sens et même à la limite une existence. Mais justement, il se heurte à la réalité qui s'oppose à lui : contez, et plus tard à vouloir dépasser la réalité extérieure pour n'accorder de valeur qu'à sa création spirituelle et artistique. Coupais, creux, roseaux, talent : autant d'allusions précises à son caractère de musicien et d'artiste. Le récit commence à l'imparfait : le temps du récit. DELFEL : "Bel effet de la technique de suggestion". En effet Mallarmé, selon un de ses procédés chers, veut nous rendre la flûte présente sans la nommer. Ici le rêve se situe donc dans le même décor. or glauque: la sonorité des mots attire l'attention et évoque l'acuité de l'image visuelle ; les fontaines font penser que le rêve faisait revivre une autre saison, ou un autre moment du jour. Dédiant : il voit une sorte d'abandon de la nature complice ; l'évocation est précieuse, mais d'un mouvement plein de grâce. Ondoie : valeur plastique du terme, trahit l'imprécision des lointains, et la qualité fluide de la lumière, même par la sonorité des mots. Blancheur animale n'exprime ici encore que l'impression produite, et unit un mot concret à un mot abstrait, traduit l'attitude sensuelle et annonce cygne au vers suivant. Des échos se répondent dans les vers entre les liquides et les sonorités en "a" "o" et impriment une valeur musicale au vers. Ce vol de cygnes, non de naïades : l'image se précise et la négation trahit un mouvement de surprise. Le glissement du vers reproduit en l'imitant le mouvement des naïades, en s'allongeant sur des voyelles longues et des "e" muets, et répétant des sifflantes. Le rejet accentue cette impression par la pause de la voix et l'harmonie imitative des sons.
"Inerte, tout brûle dans l'heure fauve
Sans marquer par quel art ensemble détala
Trop d'hymen souhaité de qui cherche le la:
Alors m'éveillerai-je à la ferveur première
Droit et seul sous un flot antique de lumière,
Lys et l'un de vous tous pour l'ingénuité."
Le premier faune doute enfin, devant l'impassibilité de la nature, de son aventure : "serais-je pur ?" très prosaïque ; le second note l'impassibilité de la nature envers son chant et l'émoi qu'il exprime Inerte : adjectif mis en relief par sa position avant le mot qu'il détermine. Fauve, en relief lui aussi en fin de vers, répond à inerte au début ; et tous deux se joignent pour exprimer la torpeur, la mort de toute vie dans un immense embrasement solaire. "La nature est vide et le soleil consume" (Leconte de Lisle, "Midi") Fauve rappelle le désert. L'un des aspects du thème du soleil dans le poème fait son apparition, ici le soleil nie la vie. En précisant ce que l'on a dit plus haut au sujet des rapports du faune et de la nature qui l'entoure, on peut en conclure que le faune est très sensible à ces influences. Mais en réalité tous ses sentiments lui viennent de l'intérieur, et la nature est là pour qu'il y projette un aspect de ses états d'âme ; ainsi sa lutte est purement intérieure entre deux aspects de lui même, l'aspiration vers l'idéal et la tentation de céder à la vie et à ses impulsions. La nature ne prend un sens que dans l'esprit du faune qui considère tour à tour le soleil comme l'astre destructeur ou comme l'astre efficace des vins. Sans marquer par quel art ensemble détala: la nature a déjà oublié ou resta insensible à la fuite des nymphes au son de la flûte. Détala marque bien le mouvement rapide, presque animal de la fuite. Trop d'hymen souhaité de qui cherche le la : un seul vers résume les doubles aspirations du faune : trop d'hymen terme abstrait plus général ; l'excès des désirs du faune est déjà mentionné par trop ; de qui cherche le la représente l'artiste musicien ; l'expression est peut-être trop recherchée pour être très poétique. Les vers 35-37 représentent la suite logique de la déception du faune : il décide dans un mouvement de révolte contre cet aspect de la nature de puiser dans son esprit toutes ses victoires ; m'éveillerai-je est une affirmation. Le sujet est inversé à cause de alors. C'est un archaïsme, qui met en valeur le sens causal de l'adverbe et le verbe lui-même qui s'oppose aux sentiments exprimés plus haut. Ferveur première : est ambiguë : elle évoque la chaleur animale rappelée par antithèse par lys : le faune est un adolescent qui se révèle au monde enivré par les promesses de sa virginité, mais il est aussi un musicien qui se révèle dans sa première vraie inspiration, la ferveur de l'artiste. Droit et seul : droit exprime la volonté de ne pas plier, de se révéler dans sa noblesse et sa fierté d'artiste ; seul cruellement ironique en ce qui concerne ses expériences amoureuses, mais plein de fierté s'il se rapporte à son destin de poète, unique et qu'il doit accomplir par lui-même. Antique : traduirait son attachement et son lien avec les grandes lignées poétiques qui l'ont précédé, de même que le vers 37 traduirait qu'il n'avait pas encore été réellement touché par l'inspiration.
lys est à une place privilégiée qui le met en valeur, le mot se trouve souvent chez Mallarmé pour exprimer la pureté et la virginité ; il y a une certaine joie sensuelle cependant à le prononcer car il évoque une virginité pleine de promesse. Ainsi le faune apparaît dans l'apothéose lumineuse d'un adolescent à qui les premiers émois des sens ont révélé les premiers émois de l'inspiration. Ces deux thèmes entrelacés vont dérouler toute la suite du poème. "Le poète adolescent par le sentiment de son impuissance littéraire est ramené à celui de son ingénuité perdue " note SOULA. Et pour la suite du poème , E. NOULET : "Le paysage... de 1876 comporte la description de l'immobilité embrasée, mais il se termine par l'apothéose de l'être incorruptible et glorieux qu'est le faune poète", sans oublier cependant la double signification de sensualité et d'inspiration poétique de ces deux vers.
"Autre que ce doux rien par leur lèvre ébruité,
Le baiser, qui tout bas des perfides assure,
Mon sein, vierge de preuve, atteste une morsure
Mystérieuse, due à quelque auguste dent ; "
La construction est la suivante : mon sein vierge de preuves atteste une morsure autre que ce doux rien... Ce doux rien : périphrase du baiser ; les labiales qui se succèdent en onomatopées et les mots eux-mêmes, ébruité suggèrent le geste. Le baiser est en rejet, mais on peut se demander jusqu'à quel point ce procédé ne perd pas de sa vigueur à force d'être trop employé (une dizaine dans "Le faune" sans compter les enjambements qui ont un effet voisin). Il n'en reste pas moins que baiser résume avec sensualité et volupté, par sa forme et sa signification, la périphrase esquissée au vers précédent. Tout bas : sans paroles, simplement par l'ivresse procurée. perfides : les femmes qui se refusent hypocritement (inhumaine, courroux) et dont le refus exacerbe son désir. assure : le faune ne discute plus de l'existence des nymphes mais généralise son désir dans une attitude de séduction réfléchie, et non plus de simple constatation, comme dans la lère édition : "si les baisers avaient leurs blessures". Si le premier faune trouve à son doigt une nouvelle preuve de l'existence des nymphes, le second a une révélation moins matérielle : mon sein, vierge de preuves, atteste une morsure / Mystérieuse, due à quelqu'auguste dent : mon sein qui peut être pris au sens propre et figuré indique bien la cause sensuelle de l'inspiration du faune. Vierge de : l'adjectif construit avec un complément est une tournure chère à Mallarmé en vue d'alléger la phrase. Atteste : par sa valeur concrète exprime mieux la réalité indubitable de cette blessure ; la séparation des deux mots morsure et mystérieuse les met tous deux en valeur sans qu'ils s'affaiblissent mutuellement. morsure atteste une révélation vive et insolite dont le caractère étrange est souligné par mystérieuse, qui s'allonge en début de vers, traduisant le doute de la pensée ; est-ce la morsure du désir ou de l'inspiration ? Il semble que l'inspiration soit fille du désir non satisfait. Les deux plans se superposent. auguste au sens de sainte; glorification du désir et de l'inspiration conjugués. Dent fait écho à atteste par sa réalité et rend la morsure plus poignante.
"Mais, bast ! arcane tel élut pour confident
Le jonc vaste et jumeau dont sous l'azur on joue:
Qui, détournant à soi le trouble de la joue,
Rêve, dans un solo long, que nous amusions
La beauté d'alentour par des confusions
Fausses entre elle-même et notre chant crédule;
Et de faire aussi haut que l'amour se module
Evanouir du songe ordinaire de dos
Ou de flanc pur suivis avec mes regards clos,
Une sonore vaine et monotone ligne."
La construction du début semble être la suivante: mais mon sein élut pour confident le jonc vaste et jumeau, arcane tel en apposition à toute la phrase, jonc…qui, construction elliptique éliminant tout terme de comparaison, mais dont la souplesse confère une grande légèreté à la phrase et traduit plus fidèlement la fantaisie du monologue du faune. NOULET l'explique ainsi: "Voici que le faune explique lui-même (en dix vers qui sont dès la lère version, du moins pour le sens général ) par quel détournement, par quel subtil mensonge, et quelle confusion entre la beauté plénière de la nature et la beauté fortuite de son imagination, il fabrique la matière de ses chants. Ses désirs, parce qu'ils restent inassouvis, gémissent dans sa musique d'amour. Cette musique, par un juste retour, charme la beauté d'alentour où soupirent peut-être des nymphes réelles". Mais bast ! L'interjection indique non pas le dédain, mais que l'on se contente et que l'on ne se fâche pas. De nouveau le faune indique la moindre importance de la réalité des choses par rapport à la réalité de son art. Mais l'interjection implique un désir d'abandonner l'analyse pour ne plus faire que ressentir, revivre et à l'occasion traduire ses sentiments ; ce qui peut laisser prévoir l'importance accordée par l'art à la réalité même absente qui en est le point de départ. Arcane tel a le sens de remède ou d'opération mystérieuse d'alchimie ; que sa flûte reçoive toutes ses confidences et les apaise comme un humain élu confident paraît magique aux yeux du Faune. Vaste rappelle confident dans la mesure où sa flûte est plus réceptive. Mallarmé joue sur les échos entre les sens des mots. Azur : est une évocation très Mallarméenne, rappelle l'idéal d'où naît la beauté en même temps qu'il figure le décor d'une scène très méditerranéenne, très plastique et qui rappelle les vases antiques.
Vers 44 : en traduisant le feu du désir qui monte à la joue, la flûte le fait disparaître comme s'il était, par une opération mystérieuse, passé entièrement dans l'instrument. Le trouble de la joue est encore un exemple de l'alliance d'un mot abstrait avec un mot concret ; il signifie le rouge du désir qui envahit la joue et le trouble qui en résulte. La flûte possède une existence personnelle : elle rêve, dans tout ce passage elle symbolise l'inspiration qui, selon la conception antique, s'impose de l'extérieur. Dans un solo long que nous amusions : solo est complément à la fois de rêve et d'amusions : la phrase présente ainsi plus d'unité intérieure. amusions est un conditionnel de souhait, Mallarmé construit rêver comme "désirer" et accentue son double sens de "souhaiter" et "d'imaginer". L'allitération en "1" évoque les modulations de la flûte et les sonorités nasales ses harmonies et ses résonances. La beauté d'alentour : le faune chante pour lui-même, mais aussi pour attirer les nymphes et les "distraire", nouvel Orphée charmant de sa musique. Cette expression par sa forme abstraite et plus imprécise comporte en elle plus de virtualité de satisfaction des désirs du faune, elle est donc plus suggestive et plus poétique.
Vers 45-46 la construction est "par des confusions entre elle-même (la beauté d'alentour) et notre chant crédule (notre création), confusions qui sont fausses (artificielles)" ; on peut voir par cet essai de "traduire" Mallarmé combien il allège la phrase. SOULA explique ces vers :"confusions puisées dans le spectacle de la beauté, et volontairement entretenues (fausses)". L'expression est trop compliquée et disons précieuse pour être très poétique. Elle semble plutôt un jeu sur les mots et les idées. Fausses, chant crédule : sont révélateurs de l'état d'esprit du faune aussi bien que de Mallarmé : il prend bien la réalité comme point de départ pour son chant, entre elle-même, mais ils ont une volonté d'artifice (fausses) sans en être dupes chant crédule : intentionnellement chimérique. La rime en "dule", tremblante, évoque le frémissement du son de la flûte par les liquides
Vers 48-51 : égaler par une mélodie sublime l'amour lui-même, né d'un rêve très commun du dos ou d'un flanc féminin ; il tente une condensation de la beauté physique en une ligne musicale : la beauté accidentelle meurt pour renaître idéale et inaltérable. Suivi avec mes regards clos : exprime bien le détachement de la réalité, l'état d'inspiration pour le poète qui exige un repliement sur soi-même, et par là signifie l'intention à la fois narcissique et individualiste à l'extrême de l'art qui exprime en fait le paysage intérieur du poète, transposition de la réalité. Son allure paradoxale, le point musical de clos suivi d'un silence, rendent le vers très poétique. Vaine est un écho par le sens à fausse et à crédule et rappelle que le faune n'est pas dupe de ses créations qu'il sait vides de toute réalité. Monotone : les sentiments de regret au cœur du faune sont rendus par une ligne mélodique simple de la flûte, composée de variations qui se reprennent sans cesse ; ce mouvement est suggéré par la répétition des "o" et des nasales. Ce mouvement créateur sensible à l'imagination par le mot "évanouir" rappelle par contraste la sculpture romane où Eve s'élance telle un songe du sommeil d'Adam, où se révèle le mouvement inverse de réalisation matérielle d'un songe. Une sonore, vaine et monotone ligne : les liquides, nasales, les échos et les assonances, les pauses sur les "a" muets suggèrent les coupes et les arabesques de la ligne mélodique, et les harmonies des sons. Le premier faune s'était réfugié dans le mensonge de l'art par esprit de vengeance, le second "s'enthousiasme" prêt à recevoir l'inspiration qui lui communiquera d'une façon plus subtile l'état de délicieuse incertitude où il se trouvait au réveil. Ce faune n'est pas si ingénu que SOULA veut bien le dire, du moins intellectuellement, car il va formuler une savante théorie sur l'art. Dans les dix vers qui suivent, il exhorte sa flûte et confie son art poétique avant de commencer son chant.
Ces exégèses pourront être rapprochées avec profit de l'une des dernières proposées: celle de Paul Bénichou dans Selon Mallarmé (Gallimard 1995). Les notes qui y sont données, en finale, sur la versification d'une trentaine de ces vers sont utiles à l'explication de texte.
V. 52 Tâche donc, instrument des fuites, ô maligne
Syrinx, de refleurir aux lacs où tu m'attends
Moi, de ma rumeur fier, je vais parler longtemps
Des déesses ; et par d'idolâtres peintures,
A leur ombre enlever encore des ceintures :
Ainsi, quand des raisins j'ai sucé la clarté,
Pour bannir un regret par ma feinte écarté,
Rieur, j'élève au ciel d'été la grappe vide
Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide
D'ivresse, jusqu'au soir je regarde au travers.
Les vers 52-53 correspondent aux vers 48-49 de la première édition ; le ler faune cherche des représailles contre la conspiration de la nature et ne veut pas être victime ; mais ces vers devenaient inutiles dans la bouche d'un faune, le second, qui ne se juge pas frustré et qui dédaigne le site vrai. Instrument des fuites : le sens à donner est ambigu, la flûte a causé la fuite des nymphes, mais elle permet de fuir la réalité. maligne : précise le sens précédent, elle ment en procurant l'illusion, complice du mauvais tour joué par le faune à la nature. Le mot est mis en valeur par ce que THIBAUDET nomme "surjet", en fin de vers, par opposition à rejet en début de vers. Syrinx : a une valeur musicale par la sonorité de la finale rare en français, et expressive en début de vers ; elle est attendue après maligne qui laisse la phrase en suspens, en fin de vers. Refleurir : la nymphe Syrinx métamorphosée en flûte va connaître une nouvelle existence, et devient la muse inspiratrice. Il lui demande de refleurir dans les paysages du rêve. NOULET commente ainsi : "Parmi les vengeances, le griffon de Mallarmé choisit celle qu'il pense ne pouvoir lui échapper : poursuivre par la pensée ce que les dieux lui refusent dans la réalité ... La sérénité du faune musicien se mue en une attitude fière : moi, de ma rumeur ... L'un et l'autre vont s'adonner au même plaisir mental : achever de dénuder l'image qu'ils se font des nymphes" .ma rumeur : fierté d'artiste devant l'émoi que sa musique doit susciter, il devance son succès en imagination. Des déesses : nymphes, il les voit en poète sous leur angle le plus prestigieux (et non plus plein de ressentiment : perfides de la première édition).Il se grise et se prend à son propre jeu. De nouveau un rejet montre l'importance que le Faune leur accorde. Idolâtre : montre le thème de Pygmalion amoureux de son œuvre, nouvelle forme de narcissisme ; il va se forger des déesses et les célébrer, les dénuder en imagination : de la valeur expressive de l'alliance d'ombres immatérielles et de ceintures très matérielles. L'alliance de déesses et d'idolâtres précise le culte que le faune sans scrupule ni remords rend à l'amour et aux femmes en toute spontanéité.
Les vers 57-61 expriment quelle est la valeur de l'art pour ce musicien subtil mais encore proche de la nature. La clarté : expression abstraite pour la pulpe du raisin, de même que pour rameaux subtils et roses idéales. On perçoit ici aussi l'effort de Mallarmé pour rendre la réalité la plus légère et la plus spirituelle possible et plus délicatement poétique. Bannir un regret : la sensualité raffinée du faune se fait jour, qui cherche à éloigner même tout sujet de désagrément. par ma feinte écarté , construction latine : pour bannir un regret je l'ai écarté par ma feinte ; le faune exprime bien la valeur de remplacement et de jouissance de l'art. Rieur : mis en valeur par un rejet, et souligne la joie et la satisfaction revenues après le regret ; peut-être y a-t-il aussi une faible nuance d'ironie cabotine de la part du faune qui finalement ne se dupe pas. Ciel d'été la lumière divine se substitue à la clarté matérielle de la grappe, et représente l'art qui se substitue à la réalité. Cette impression est renforcée par avide d'ivresse où il exprime, par son attitude, sa foi en la valeur de compensation de l'art et sa recherche avide d'illusion, mais tout en restant peut-être insatisfait. Ce dont il jouit avec un raffinement sensuel. Il sait puiser dans une illusion volontairement entretenue des satisfactions vaines, soit, mais combien plus fines ! Il jouit à la limite du plaisir d'absence, beaucoup plus riche de possibilités pour ce fin esthète. On retrouve dans ces vers les mêmes procédés d'alliance de mots concrets et abstraits, des assonances en "é" fermé, en demi-teinte, qui marquent le regret de la réalité s'opposant avec les sonorités éclatantes du dernier vers, et qui, jointes au rythme (montée avec ivresse, une pause, lenteur de la fin) expriment la joie retrouvée et la contemplation du faune. La vision très plastique et, dirait-on, sortie d'une idylle alexandrine est renouvelée par la pensée exprimée.
Vers 62 ô nymphes, regonflons des SOUVENIRS divers.
"Mon oeil, trouant les joncs, dardait chaque encolure
"Immortelle, qui noie en l'onde sa brûlure
"Avec un cri de rage au ciel de la .forêt
"Et le splendide bain de cheveux disparaît
"Dans les clartés et les frissons, ô pierreries!
"J'accours ; quand, à mes pieds, s'entrejoignent (meurtries
"De la langueur goûtée à ce mal d'être deux)
"Des dormeuses parmi leurs seuls bras hasardeux;
"Je les ravis, sans les désenlacer, et vole
"A ce massif, haï par l'ombrage frivole,
"De roses tarissant tout parfum au soleil,
"Où notre ébat au jour consumé soit pareil".
"ô nymphes" rappelle une invocation aux Muses. Elles sont les inspiratrices du faune. Reponflons il va donner une nouvelle existence et une nouvelle densité, comme dans le jeu de la grappe, à ses souvenirs qui s'évanouissent. Le mot qui gonfle les joues a lui-même plein de saveur. Souvenirs : en relief par la graphie. Dans le premier état du Faune on pouvait considérer ce terme comme justifié puisque les nymphes existaient réellement. Ici cela fait appel à des images certainement plus évanescentes de souvenirs de rêve. Au fond cela démontre l'attitude du faune vis-à-vis de la réalité: il accorde plus d'importance à ses images mentales. Trouant les joncs, dardait - expriment la convoitise et d'ardeur du regard qui traverse l'épaisseur des joncs. C'est le tableau très classique du faune surprenant des nymphes au bain. encolure : évocation de la nuque des nymphes, sensuelle, car elle fait appel à l'aspect uniquement physique et purement animal du corps des nymphes (Encolure, selon LITTRE, s'emploie pour les cheveux), mais le côté péjoratif est supprimé dans la mesure où immortelle complète encolure. (Les deux termes rappellent déesses et blancheur animale et contribuent à situer tout le tableau dans un contexte autre qu'humain où les femmes sont à la fois divinisées par les désirs du faune, et d'une sensualité "naturelle", instinctive, répondant à celle du faune). Qui noie en l'onde sa brûlure : même les sonorités "oi" et "u" entre elles évoquent le contraste entre la fraîcheur de l'eau et l'ardeur du soleil sur les épaules des nymphes. Brûlure suggère la vie et la sensibilité des nymphes et les rend plus désirables (cf. brûle, v. 33). Au vers 65 les nymphes ont plongé dans l'eau, à la découverte du faune, qui devant leur fuite crie de rage impuissante. Splendide bain : richesse rutilante de l'adjectif joint à bain, dans une tournure particulière cheveux est devenu le régime de bain au lieu d'être le sujet du verbe correspondant, et splendide est accolé à bain qui, détourné de son sens quelque peu, exprime l'action en train de se faire; ainsi le sens de l'adjectif porte sur tout le tableau. Cheveux : trahit la sensibilité à cette séduction féminine de la chevelure, à laquelle Mallarmé aussi était très sensible. Dans les clartés et les frissons, ô pierreries ! : l'eau jaillit transparente (cf. le nombre de fois où clair et, clarté ou lumière sont employés dans ce texte pour créer une atmosphère limpide et lumineuse à chaque moment du récit). les frissons sont ceux des nymphes (frayeur) et du faune (amour) qui les ressent de nouveau au moment où il chante, et qui lui sont d'autant plus présents. Le mouvement des nymphes est traduit par le rythme des vers : l'enjambement allonge la phrase, dans un glissement de sifflantes, de voyelles longues et ondulantes. C'est avec pierreries que se fait le glissement du souvenir à la réalité artificielle : le faune "s'enthousiasme au point de jouir directement de la scène comme si de nouveau elle se déroulait à sa vue ; il passe de l'imparfait au présent, puis à l'exclamation pure. Il jouit des reflets du scintillement de l'eau agitée par les nymphes, mais il ne signale que la sensation pure, omettant son origine: attitude d'un faune esthète plus qu'ardent. " J'accours : l'instantané du présent et de l'action contraste avec le saisissement éprouvé à la vue des nymphes qu'il a le temps de contempler meurtries. De la langueur goûtée à ce mal d'être deux : MAURON se demande si elles ne sont pas les sœurs des "femmes damnées" de Baudelaire:
"Et leur pied se cherchant et leurs mains rapprochées
Ont de douces langueurs et des prisons amères...
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies".
La douceur du vers, ses sonorités voilées donnent plus de candeur et de fraîcheur que le vers de BAUDELAIRE. S'entrejoignent rappelle par sa formation "entrelacer", mais est beaucoup plus riche de sonorités mouillées qui suggèrent peut-être cette langueur. Le faune alors va y opposer son propre élan de vivre. Tout le malaise exprimé est éclairé par seuls et provient de la solitude entre elles deux. La douleur de ce malaise a été ajoutée dans la dernière édition où ce mal d'être deux a remplacé "l'extase d'être deux". Dormeuses : leur sommeil va encourager le faune et les rend plus désirables. Parmi leurs bras hasardeux : exprime par l'alliance insolite des termes le désordre et l'abandon des deux nymphes. Je les ravis... et vole: l'action se précise dans sa rapidité par le sens et les sonorités qui se font écho. L'impatience du faune augmente avec : sans les désenlacer, V. 72e 73, 74 : construction : à ce massif de roses tarissant tout parfum au soleil et haï de l'ombrage frivole : haï par l'ombrage frivole : ce terme abstrait pour une qualité concrète - ombre légère - témoigne d'une recherche précieuse de vocabulaire ; il exprime peut-être aussi une complicité aimable et possible de l'ombrage ; mais le faune veut commettre sa "faute" en plein soleil, aux yeux de tous, c'est ce qui expliquera la colère des dieux roses : enivrantes par leur symbole et leur odeur qui s'offrent au désir du faune. Tarissant : est employé au sens pronominal, mais avec une construction directe, il tarit tout son parfum ; ou bien, ce qui est plus vraisemblable, son odeur est tellement capiteuse qu'elle écrase tous les autres parfums. Il y a une montée du vers 83 à la césure classique, sur tarissant qui suggère le don total, cet épuisement des roses pour parfumer ; et dans l'esprit du faune, elles rappellent à son insu des femmes qu'il souhaite ainsi voir s'offrir. Ce massif de roses, déjà évoqué au début, a donc une importance symbolique sous-jacente dans le poème ; et par son thème qui le jalonne tout au long il concourt à en créer l'atmosphère générale. De même le thème du soleil, évoquant l'ardeur du faune et celle de la nature, qui rejoint ici le thème des roses, dans une union symbolique. Où notre ébat au jour consumé soit pareil où ils se complètent et se colorent mutuellement . consumé s'applique à jour et à ébat, mais l'agent est le soleil aussi celui de tarissant ; il agit, si l'on peut dire, à la fois sur roses et sur ébat ; consumé rappelle tarissant ; l'union entre ces deux vers, plus que purement syntaxique, est ménagée par de multiples échos, et des glissements de termes les uns vers les autres. Le faune, comme Perrette, finit par vivre son évocation et va jusqu'à formuler Où notre ... qui rappelle par le sens le matin frais s'il lutte et exprime son désir d'être en sympathie avec la nature, et de voir durer ses ébats aussi longtemps que le jour. C'est par tous ses entrelacements de thèmes que l'on peut parler de composition musicale du faune.
75. "Je t'adore courroux des vierges, ô délice
Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse
Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair
Tressaille ! la frayeur secrète de la chair :
Des pieds de l'inhumaine au cœur de la timide
Que délaisse à la fois une innocence, humide
De larmes folles ou de moins tristes vapeurs".
Je t'adore : exprime de nouveau le culte spontané et sans retenue du faune. Courroux : la saveur imagée, frémissante et presque sensuelle du mot trahit l'ardeur combattive et virile dont jouit le faune par réaction contre ce courroux. Vierges : meilleur que femmes (dans la première version) pour ce faune sinon plus ardent, du moins plus imaginatif, et plus sensible à la différence. ô délice /Farouche : apostrophe du faune qui, dans sa ferveur, ne peut plus faire de phrases complètes ; tout se présente à son imagination échauffée en images rapides. La volupté du faune se donne libre cours, mais ce sont les refus qui l'animent le plus : délice farouche répond à Je t'adore courroux ; pour des sensations si neuves il est obligé de recourir à des alliances neuves de termes qui marquent l'ambivalence de ses sensations. du sacré fardeau nu qui se glisse : sacré s'oppose à "blanc" de la première édition, en tant que terme plus affectif, plus abstrait ; il répond à je t'adore. Double sens : ce qui est vénéré, mais aussi ce à quoi l'on ne touche pas. Le faune éprouve une certaine volupté dans le blasphème. Les sonorités en "s" et "f" du vers imitent les soupirs et les frissons, et la rime en "lice" s'étire sensuelle ; nu marque une montée du vers. fuir suggère le glissement par ses sonorités. Ma lèvre en feu : le désir du faune est à son paroxysme, le feu (rappelant le thème du soleil) s'est répandu jusqu'aux lèvres du faune par une sorte d'osmose entre la nature et lui, les labiales nombreuses du vers suggèrent la volupté des lèvres. Comme un éclair tressaille : de même que pour bleus et froids, les deux termes sont mis en relief par leur disjonction. Tressaille : expressif par ses sonorités et son allitération de liquides et de sifflantes. La construction des vers 80-81 est ma lèvre en feu buvant la frayeur secrète, frayeur qui va des pieds de l'inhumaine au cœur... La frayeur secrète de la chair : expression plus abstraite de l'émoi et des frémissements des nymphes qui n'y échappent ni l'une ni l'autre et qui de nouveau sont caractéristiques en s'opposant. Que délaisse à la fois une innocence : le faune observe, même chez la plus réservée, un changement d'attitude, elle ne peut résister à son premier émoi, elle perd son innocence. Humide / De larmes folles ou de moins tristes vapeurs - son émotion entraîne des réactions physiques : des larmes d'affollement (folles), à moins que le faune ne les considère comme telles dans sa supériorité et son orgueil masculins : moins tristes vapeurs les sécrétions de l'excitation amoureuse seraient en effet moins tristes… et de bon augure pour le faune.
Ces vers (80-81 ) ont beaucoup d'unité entre eux par les mêmes procédés de rejet; ils sont pleins de clarté grâce aux sonorités ouvertes ; ils révèlent une découverte plus psychologique que physique de la femme, et la finesse du faune capable de déceler les réactions sourdes des nymphes. Tout ce passage est trouble ; d'après le début nous étions sûrs que le faune avait rêvé ses conquêtes, dans un sommeil matinal et léger qui rend le souvenir d'autant plus vivace, et que l'art lui apportait une consolation toute musicale. L'ambiguïté vient du fait que Mallarmé a retranscrit presque fidèlement ce passage de la première édition où le faune obtenait plus que des satisfactions illusoires. Mais quelles furent les intentions de Mallarmé ? Les sensations, la psychologie des nymphes sont ressenties avec tant d'acuité, exprimées avec tant de sensualité qu'il est fort possible que l'aventure ait eu lieu réellement. Mais pour un premier contact, ce jeune faune est bien clairvoyant et bien peu timide, ce qui suppose chez lui une réflexion déjà ancienne. En effet il n'est pas un vrai faune, satyre mythologique, et il est surtout poète. Son attitude "réflexive" doit abolir de sa nature faunesque et instinctive. Aussi est-il est faux d'inférer de sa prétendue nature de faune la réalité de son aventure. Et si l'on suppose une réflexion, pourquoi ne pas supposer alors qu'il a fait un rêve suscité par la violence de ses désirs, et destiné à les satisfaire; Rêve oùil exprime le double désir d'une douce nymphe et d'une ardente sur lesquelles il projette le fruit de ses réflexions déjà anciennes, avec la logique de l'adolescence imaginative. Ce rêve appartient à ce type de rêves où une densité et une réalité presque douloureuses s'imposent à l'esprit. Peut-être rejetait-il même la possibilité d'une influence physique sur son rêve, peut-être les nymphes étaient-elles une création de son esprit seul ; Mais on aurait pu aussi bien supposer que si aucune influence extérieure n'est venue troubler ses sens, elles étaient alors bien réelles. Mais cela était en contradiction avec la suite des vers 14-22, puis 38-61 oùil insiste sur le rôle de l'artifice imaginaire, et sur le plaisir d'absence. En réalité c'est bien de ce plaisir qu'il s'enivre ici plus que de la possibilité de les voir réapparaître à son appel.
V. 82. "Mon crime, c'est d'avoir, gai de vaincre ces peurs
Traîtresses, divisé la touffe échevelée
"De baisers que les dieux gardaient si bien mêlée
"Car à peine j'allais cacher un rire ardent
"Sous les replis heureux d'une seule (gardant
"Par un doigt simple, afin que sa candeur de plume
"Se teignît à l'émoi de sa sœur qui s'allume,
"La petite, naïve et ne rougissant pas :)
"'Que de mes bras, défaits par de vagues trépas,
"Cette proie, à jamais ingrate se délivre
"Sans pitié du sanglot dont j'étais encore ivre".
La démesure de son double désir ("Satyre aux baisers inexperts /Qui pourchasse outre la brune/ La fauve Nymphe, tu les perds. Il n'est d'extase qu'avec une", dit Mallarmé dans une des dédicaces du poème) est cause de leur disparition. Voilà la cause psychologique de sa punition. Maintenant il y a une cause plus générale qui renvoie à la conception de la beauté et de l'art : il a profané la beauté au lieu de la désirer de loin, c'est pourquoi elle lui sera retirée. Dans la suite de l'histoire il est besoin d'une autre raison : il est l'objet de la colère divine pour s'être introduit dans l'intimité des nymphes ; mais cette raison rejoint subtilement la première dont elle paraît le symbole. C'est dans Mon crime que se superposent les notions de profanation, de sacrilège, de violence. Gai immédiatement s'oppose à crime pour préciser l'état d'esprit du faune : de vaincre où éclatent la volonté de puissance avide de se satisfaire et la joie de la destruction, de faire souffrir. Ces peurs /Traîtresses : le faune averti n'est pas dupe de ces peurs (cf. perfides). Toute l'expression est mise en valeur comme pour une justification ou une prise à témoins. La construction : mon crime, c'est d'avoir évoque le ton d'une confession simple, récitée. Divisé est, si l'on peut dire, le verbe du crime ; il a rompu l'intimité des nymphes. la touffe échevelée : exprime avec charme, par l'image aussi bien que par les sonorités en "ou" ,"ch", "v" l'intimité des nymphes qui mêlent leurs cheveux en désordre par leur ardeur mutuelle et leur abandon. De baisers : la hardiesse vient de l'alliance inattendue des termes, de la tournure elliptique et très évocatrice qui allège le vers. que les dieux gardaient si bien mêlée : leur intimité était tellement charmante et pleine qu'elle avait la protection des dieux. Les vers 85-86 sont l'évocation précise du triomphe suprême qu'il prépare. Le vers 90 Que de mes bras défaits par de vagues trépas peut recevoir deux interprétations différentes : la première de MAURON : "Au moment où le chèvre-pied gaillard s'abandonnait à des voluptés plus précises, une faiblesse soudaine ("de vagues trépas") lui fait relâcher son étreinte". CHASSE va plus loin et il émet l'opinion que cette attitude était un principe cher à Mallarmé : "Mallarmé est arrivé à tenir l'impuissance comme une sorte de privilège de l'homme supérieur, sous l'influence de la philosophie de Schopenhauer dont toute l'époque symboliste a été imprégnée : il n'est pas bon que l'espèce humaine se perpétue. Cette doctrine malthusienne n'interdit pas l'érotisme de Mallarmé, bien au contraire, mais c'est un érotisme dont la vierge ou plus exactement la demi-vierge sera la prêtresse. Ce qu'il s'interdit (l'impuissance soit dit en passant favorise cette abstention) c'est la possession. Mais à part cela toutes les privautés sont autorisées. Dans "L'Après-midi d'un faune", le satyre décrit très précisément toutes les voluptés qu'il demande simultanément aux deux nymphes, mais il les laisse toutes deux vierges". La question est justement de savoir s'il les laisse vierges de son plein gré, ce qui paraît absurde d'après la suite du poème : cette proie à jamais ingrate (parce qu'elle n'est pas reconnaissante du plaisir que le faune veut lui procurer) et le terme proie rappelant ravis ne laisse pas dans le doute les intentions réelles du faune. En réalité dans la première version il y avait "lascifs" qui éclaire sur la nature de trépas : E. NOULET commente ainsi la différence - "lascifs" bornait l'émotion, "vagues" sans laisser ignorer que l'origine d'une telle ivresse est sexuelle dépeint à la fois la façon dont elle envahit les sens et l'inconscience délicieuse qui l'accompagne". Seulement dans la première version une telle interprétation était justifiée par la fin : "duc de vierges quand je vins", alors que dans ce texte le faune est dans la situation opposée. Cette interprétation ne peut-être valable que si on la précise suffisamment : le faune allait jouir de la nymphe, et au moment suprême, elle a fui, d'autant plus cruelle, abandonnant le faune resté seul avec lui-même. à jamais ingrate prend son sens le plus fort, le plus douloureux pour le faune et devient une faute irrémissible. "Et voilà la fin de l'aventure sentimentale. Le faune a vu s'évanouir les nymphes sous ses baisers au moment où il allait joyeusement les posséder. Elles l'ont abandonné ingratement , le laissant à la mélancolie de la virginité écornée, et de son désir insatisfait. Il a connu avec le premier frisson, le premier sanglot". (SOULA). Enfin il faut ajouter que les vers 91-92 montrent d'une manière très psychologique que c'est un rêve, le rêve d'un faune qui n'a jamais connu d'autres femmes ; il n'a pu se poursuivre plus loin, faute d'expérience de la part du faune et s'est évanoui dans le réveil. Mais il peut sembler étonnant que ce faune si novice atteigne à un haut degré de raffinement pervers ; évidemment les vers 86, 87, 88, 89 le révèlent : le désir de séduire par l'exemple la timide ; mais toute la suite du texte peut laisser supposer à juste titre que ce n'est pas dans l'intention de la laisser vierge, et témoigne plus d'une sensualité débordante que d'une réflexion perverse . Candeur de plume le faune ne se fait pas d'illusion sur la vertu de la nymphe. L'expression est meilleure que dans la première version : "blancheur", car elle suggère aussi la qualité morale ; teignit annonce rougissant qui rappelant lui-même candeur en précise le sens concret. La petite, naïve est la traduction dans la bouche du faune qui se sent supérieur de l'extrême jeunesse de la nymphe. Ainsi les images d'un rêve gouvernent ce poème de sensualité débordante ne se souciant ni de morale ni de perversité, qui n'existent que dans l'esprit de ceux qui la recherchent. Verlaine traitait ce texte "d'adorable poème cochon".
V. 94. Tant pis ! vers le bonheur d'autres m'entraîneront
Par leur tresse nouée aux cornes de mon front :
Tu sais, ma passion, que, pourpre et déjà mûre,
Chaque grenade éclate et d'abeilles murmure
Et notre sang, épris de qui va le saisir,
Coule pour tout l'essaim éternel du désir.
Tant pis ! marque la fin du chant et de cette première évocation, après un long silence, avec du regret pour lui, et, entrant dans le jeu du rêve, une nuance de mépris pour les nymphes. Entraîné par son imagination il abandonne son rêve qui lui a servi de point de départ, et un plaisir d'artiste, pour des plaisirs d'imagination beaucoup plus exigeants. Il en imagine d'autres plus hardies qui viennent le chercher dans une scène gracieuse et alexandrine, où le mouvement des nymphes est traduit par le rythme de la phrase s'étendant sur les deux vers 98 et 99. La tresse est attendue par ce faune sensible à la chevelure féminine ; les cornes rappellent, avec toison, sa nature faunesque, et le symbole qu'elles représentent. Dans les vers 96 à 99 le premier faune reste dans la poésie traditionnelle, et dépeint des spectacles qui s'offrent à ses yeux : "Tout s'offre ici, de la grenade/ Ouverte à l'eau qui va nue à sa promenade". Le deuxième faune intériorise toutes ces images et les rapports à lui-même. Il préfère des réflexions sur ses sentiments aux spectacles de la nature qui n'en sont que les prétextes ; de nouveau c'est l'attitude du faune artiste et narcisse. DELFEL explique ainsi ce vers : "La nature nous offre l'image de l'éternel retour des jeux du désir. De même que les grenades refleurissent à chaque saison, le sang des faunes ne fait que couler pour des amours toujours nouvelles". Mais il faut ajouter que, comme la grenade attire les abeilles et éclate pour elles, le sang du faune épris de qui va le saisir, appelle le désir. La construction de ces vers est proleptique: tu sais que ma passion pourpre et déjà mûre, puis une comparaison introduite sans terme qui l'annonce assimile plus intimement les objets de la comparaison, tout en allégeant la phrase : pourpre, mûre se rapportent aussi à passion et annoncent sang. Passion : n'est plus du tout une ardeur poétique qu'il oublie pour un temps, mais une ardeur spécifiquement sensuelle. L'image de la grenade est très naturelle dans la bouche de ce sicilien gourmand. L'harmonie imitative de murmure et l'allitération des "a" parfait la richesse sensuelle de l'image et la plénitude du vers. Le vers 98 reprend la comparaison avec essaim ; le long écoulement du vers en des voyelles longues et des sons rares évoque l'éternité de la jouissance enfin atteinte. Le faune entraîné par son imagination fait une profession de foi de "disponibilité" à ces forces sensuelles dans l'oubli complet de son art. (Gide aimait, paraît-il, le "Faune" au point de le savoir par cœur).
V.99. A l'heure où ce bois d'or et de cendres se teinte
Une fête s'exalte en la feuillée éteinte:
Etna ! C'est parmi toi visité de Vénus
Sur ta lave posant ses talons ingénus,
Quand tonne un somme triste ou s'épuise la flamme.
Je tiens la reine !
Le faune se laisse aller délibérément à ce plaisir d'imagination, c'est une rêverie et non plus un rêve, mais l'acuité des sensations évoquées prouve bien qu'il était possible qu'il en ait été de même pour le rêve. Il se représente ce même lieu dans la lumière du soleil couchant comme il se représentait les fontaines. Au vers 99 la sonorité d'or qui éclate, s'opposant à cendres , de timbre doux, voilé, traduit l'incertitude du crépuscule où les ombres qui se lèvent et les rayons déclinants se mêlent. Vers 100 : la nature participe à l'émoi du faune, à l'apparition de Vénus. C'est le thème bien connu, surtout antique, de la beauté et de l'amour qui rayonnent autour d'eux. Dans la lère partie du vers, jusqu'à la césure, les sonorités sont éclatantes ; dans la 2ème partie, douces et mouillées , ainsi l'émerveillement devient sensible par le contraste entre la nature voilée à l'heure qui tombe et l'apparition de Vénus. v. 101 : l'Etna est la forge de Vulcain, époux de Vénus, suivant la tradition homérique. V. 102 dans ce vers aussi deux parties - sur ta lave et ingénus s'opposent ; le contraste traduit la victoire de la beauté sur les forces terribles de la nature. Ce contraste est d'autant plus sensible que cette victoire est le fait de talons ingénus (prononcer Vénu (s) pour la rime). Ingenus a le sens rare de libres : Vénus ou la beauté jamais asservie, et peut-être aussi rappelle "nus" en filigrane. V. 103 : il s'agit des secousses atténuées qui trahissent l'activité de Vulcain, pitoyable et trompé selon la légende. V. 104 :au paroxysme de son exaltation, le faune se transporte d'un bond sur l'Etna et s'imagine déjà "tenir la reine des nymphes, sa belle vengeance" (DELFEL).
V. 104 ô sûr châtiment…
Non, mais l'âme
De paroles vacante et ce corps alourdi
Tard succombent au fier silence de midi:
Sans plus il faut dormir en l'oubli du blasphème,
Sur le sable altéré gisant et comme j'aime
Ouvrir ma bouche à l'astre efficace des vins!
Un brusque retour le rappelle à lui-même, son émoi et son inspiration tombent.Sa torpeur physique entraîne sa torpeur intellectuelle. Le faune est sensible lui aussi à l'accablement de midi. Tout ce long monologue a pu durer objectivement le temps d'improviser trente vers; Il est entrecoupé d'images et de réflexions rapides, à peine suggérées. Ô sûr châtiment : son exaltation tombée, il devient conscient de son énorme présomption : il préfère abandonner son audace et tout oublier. Non, mais l'âme/ De paroles vacante : exprime la lassitude intellectuelle, la mort de toute inspiration, de toute imagination. Et ce corps alourdi ; lassitude physique (cf. "la chair est triste, hélas 1 et j'ai lu tous les livres"
Tard : il se demande, soudain sensible à midi, ou plus précisément à cet autre aspect de lui-même, la torpeur animale, comment il n'a pu y succomber plus tôt. Cela introduit un élément de vraisemblance dans le poème : le faune n'a pas été sensible à midi, pourtant accablant, car son inspiration le soutenait. Fier : la nature le domine de nouveau, c'est qu'il a perdu, lui, sa fierté créatrice et la fierté de la possession. blasphème : d'avoir voulu "s'en prendre à Vénus" (DELFEL), mais symboliquement d'avoir voulu profaner la beauté idéale, au lieu de s'enivrer d'elle, de loin. Dormir : il veut tout oublier, de peur d'avoir de nouvelles tentations de blasphème. Le néant de la vie est la punition de l'idéal profané. Il n'en reste pas moins une ambiguïté sur la valeur de l'art effacé par le sommeil. Sur le sable altéré : est une notation du décor mais aussi laisse entendre que le faune s'endort sur son insatisfaction finale. Gisant exprime la lassitude. Au vers 109, le thème du soleil réapparaît chez ce méridional ; il va y puiser une force nouvelle, comme la vigne, participant ainsi à la vie de la nature.
Couple, adieu; je vais voir l'ombre que tu devins.
Ombre que tu devins: rappelle le v. 55 : à leur ombre.
Trois plans se surimpressionnent dans ce dernier vers, conclusion du poème.
Ironie : l'image que l'art peut faire apparaître et disparaître
à son gré. E. NOULET commente ainsi: "le poète qui
est en lui accepte le silence momentané de l'inspiration. Si le
faune érotique dit adieu à une irréalité qu'il
se persuade avoir été réelle, lui, le faune attristé
dit adieu à une réalité qu'il a voulue par son art
irréelle, ce qui exprime l'opposition entre couple , ombre, devins".
Ironie : l'art est incapable de susciter autre chose que des ombres. Ces
vers rappellent la première déception du faune (v. 32-33)
et la chute finale grossie de la déception de n'avoir point trouvé
tout le plaisir escompté. Ainsi il vaut mieux considérer
encore ici et surtout que le faune ne recherche pas dans l'art un plaisir
positif : il n'est point dupe de son procédé d'imagination
et pourtant il lui accorde une certaine valeur, puisqu'il y fait depuis
longtemps appel. Il est un artiste à qui est refusée, à
la limite, la beauté par le fait même qu'il est artiste et
qu'il ne doit pas profaner l'idéal. Alors il se replie en lui, n'accepte
comme vérité que celle qu'il a conçue, ou qu'il voit
à travers ses propres inclinations. Il est narcisse. C'est pourquoi
il recherche la satisfaction dans son art et dans sa création. Grâce
à un jeu savant et musical, il anime avec une richesse infinie de
possibilités ses nymphes qui l'enthousiasment, non par leur apparence
de réalité, mais par leur puissance virtuelle : il ne peut
pas les "réaliser" de peur de les profaner, mais elles lui laissent
le goût amer et doux de l'insatisfaction. Il n'aime point, mais "aime
à aimer" les nymphes d'un rêve d'amour.
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