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Jean-Marc QUARANTA
Le
dîner à La Raspelière : éléments pour
une étude littéraire1
Situé dans le deuxième chapitre de la seconde partie de Sodome et Gomorrhe, le dîner à La Raspelière présente une des étapes des relations que le protagoniste entretient avec " le petit clan " qui incarne le salon (faussement) cultivé et fait pendant à celui de la duchesse de Guermantes, fine fleur de l’aristocratie. Le passage retenu concerne la partie centrale de cette soirée, il englobe la fin du dîner et l’audition d’un morceau de musique interprété par Morel accompagné par M. de Charlus. Bien qu’essentiellement tourné vers l’évocation d’une soirée mondaine dans une demeure normande, cet extrait contient des remarques sur la vocation du héros et sur l’art. En cela, il permet de comprendre comment la matière mondaine s’articule sur l’histoire d’une vocation et quel peut être son sens et son intérêt. Le but de ce travail est de montrer qu’au-delà de la confrontation de Mme de Cambremer et de Mme Verdurin, respectivement propriétaire et locataire de La Raspelière et avant-gardistes enragées et au-delà de l’introduction de M. de Charlus dans un milieu qui n’est pas le sien, cette soirée s’inscrit pleinement dans la philosophie de l’art que développe À la recherche du temps perdu. Pour cela, nous analyserons d’abord comment le roman recompose la soirée mondaine en vertu de codes et de procédés qui lui sont propres, tout en lui conservant l’apparence de la réalité. Nous envisagerons ensuite comment la question de l’identité sociale débouche sur celle de l’identité individuelle qui se pose, pour le protagoniste, en des termes qui introduisent une problématique esthétique. Celle-ci permet de comprendre le statut singulier du personnage, le sens des étymologies de Brichot et la place de l’épisode dans l’ensemble du roman.
Scène mondaine et composition romanesque
L’importance accordée à la scène mondaine dans À
la recherche du temps perdu témoigne de l’importance de la dimension
sociologique dans l’oeuvre de Marcel Proust. Anne Henry et Vincent Descombes
en ont souligné l’importance en montrant ce que Proust doit à
la sociologie de Tarde2 et en affirmant
que la peinture des relations sociales sert un exposé d’ordre sociologique
qui serait le seul domaine laissé vacant pour le romancier par la
philosophie3. La structure de la soirée
semble d’ailleurs obéir à celle d’une manifestation mondaine
dont elle reprend les lieux et le ton. Cependant, la structure romanesque
semble obéir également à d’autres impératifs.
Les étapes de la soirée
Après l’accueil des invités et le passage à table
(298, 308), l’extrait étudié est articulé autour de
deux lieux mondains, la table et le salon qui déterminent deux étapes
de la soirée : le dîner et l’audition, au salon, d’un morceau
de musique (332). La mobilité rendue aux convives permet de marquer
plus nettement les étapes de cette seconde partie. Le déplacement
pour aller admirer les fleurs peintes par Elstir en compagnie de Mme Verdurin
(333), l’arrivée au salon où M. de Cambremer s’assoit devant
M. de Charlus (334), l’isolement du protagoniste qui s’écarte pour
lire la lettre de Mme de Cambremer (336), puis la formation d’un petit
groupe autour de lui pour évoquer le ridicule des étymologies
de Brichot (339) constituent les autres étapes secondaires de la
soirée.
À l’intérieur de la partie consacrée au repas, les
prises de paroles successives des différents convives permettent
de marquer des étapes secondaires selon un mouvement qui restitue
le décousu d’un dîner en ville où chacun tente de briller
et de s’informer des choses qui le préoccupent : le philosophe norvégien,
comme le protagoniste, désire enrichir sa connaissance des étymologies
auprès de Brichot qui se livre avec complaisance à cet exercice,
tandis que Ski et Cottard tentent de percer le mystère du baron
(323-324). Le protagoniste s’informe de la présence de la baronne
Putbus, motif de sa venue chez les Verdurin (323), tandis que le maître
de maison s’emploie à torturer Saniette qui, lui, tente d’échapper
à son tortionnaire. Mme Verdurin recrute pour le mercredi suivant,
nous reviendrons plus loin sur ces deux points.
Le mouvement du texte obéit donc bien à celui d’une soirée
mondaine dont on retrouve les lieux importants et les étapes naturelles
en même temps qu’on peut constater le décousu de la conversation
qui trahit les préoccupations égoïstes et parfois cruelles
des différents personnages. Voué à restituer l’atmosphère
superficielle d’une soirée mondaine, cet effet est cependant obtenu
au moyen de procédés de montage qui permettent à Proust
d’enchaîner les différentes prises de parole.
Les procédés de montage
Comme dans toute relation sociale, c’est en premier lieu la parole qui
permet de relier les différents moments de la soirée. Le
plus souvent, en effet, un propos d’un personnage vient dévier le
cours du récit par l’introduction d’une matière nouvelle.
Mme de Cambremer tire le protagoniste de ses réflexions sur Albertine
en évoquant le possible mariage de Saint-Loup (319). Son mari introduit
un long développement de Brichot sur les étymologies par
une question sur les noms de lieu (320) que relance une remarque de M.
de Charlus (323). Une exclamation du protagoniste au sujet d’un effet peint
par Elstir (329) introduit une longue déploration de Mme Verdurin
sur Tiche.
Ce procédé est même utilisé avec un certain
humour par Proust quand il joue sur le double sens que peut revêtir
le propos suivant le locuteur qui le profère et qu’il ne précise
qu’après coup, reproduisant ainsi le caractère décousu
de la conversation. C’est le cas lorsque Mme Verdurin s’exclame : "J’aime
mieux vous prévenir" (319) interrompant ainsi la discussion entre
Mme de Cambremer et le protagoniste. La mise en garde s’applique à
la musique qu’on écoute dans son salon, mais pourrait tout autant
être prononcée par Mme de Cambremer à propos du possible
mariage de Saint-Loup dont elle vient d’avertir son interlocuteur. Le chevauchement
dialogal semble ici projeter sur l’axe de l’écriture la proximité
intellectuelle des deux personnages, Mme de Cambremer et Mme Verdurin.
Ce type de procédé de montage est également utilisé
comme moyen de transition entre Brichot et Saniette lorsque les convives
parlent de l’universitaire. Ayant remarqué que celui-ci est conscient
de sa disgrâce, Mme Verdurin "se promet" d’être aimable avec
lui. S’appuyant sur cette pensée de la maîtresse de maison,
le protagoniste remarque : "Je ne pus m’empêcher de lui dire
qu’elle l’était [aimable] bien peu pour Saniette" (341). Toutefois,
la reprise pronominale masque mal que le lien est ici établi entre
une pensée du personnage supposée par le narrateur et, peut-être,
par le protagoniste, et une phrase prononcée par lui si bien que
l’écrivain en vient à juxtaposer et à relier des éléments
disparates et qui, en bonne logique, ne peuvent se rencontrer sauf à
faire se télescoper la scène réelle et son récit
rétrospectif.
Ce chevauchement des voix narratives permet d’assurer l’unité thématique
du texte en certains endroits. Ainsi, lorsque Mme de Cambremer tire le
protagoniste de ses réflexions sur Albertine, elle établit
un lien qui n’est pas naturel entre la musique et Saint-Loup. L’unité
du propos est à rechercher dans les préoccupations mondaines
de la marquise qui "si elle [..] parlait musique pensait aux Guermantes"
(319). Elle réside plus encore dans le thème du mariage qui
relie des éléments disparates : les pensées du protagoniste
sur son propre mariage avec Albertine et la rumeur du prochain mariage
de Saint-Loup, discours qui bien qu’hétérogènes sont
reliés par un même contenu thématique, mais par-delà
le cadre du dialogue mondain.
C’est d’ailleurs moins à une conversation naturelle qu’on assiste
qu’à un récit rétrospectif où le jugement et
les commentaires du narrateur jouent rôle clé. Ce sont souvent
les digressions et commentaires du narrateur qui ponctuent le récit
de la soirée comme ceux consacrés aux revers mondains (341),
à sa personnalité (339-340), ou à celle de la Patronne
qui craint de voir s’enfuir les fidèles devant la côte qui
conduit à La Raspelière (320) preuve que ce n’est pas le
pur spectacle de la réalité qui nous est proposé mais
une scène médiatisée par une conscience, filtrée
et commentée par elle. Derrière le naturel du dîner
mondain que Proust parvient à restituer, se cache une organisation
profonde qui n’a rien de naturel mais est éminemment concertée
en un tissage thématique complexe.
Le tissage thématique
Loin d’être commandée par le jeu mondain et de reproduire
le décousu d’une conversation sans véritable suite ni logique,
l’extrait étudié est guidé par une rigoureuse organisation
des thèmes et des motifs. C’est ainsi que la rivalité à
peine masquée de Mme de Cambremer et de Mme Verdurin revient à
intervalles réguliers : lorsque la Patronne affirme qu’on ne fait
pas chez elle de "musiquette" (319-320), lorsque Mme de Cambremer commente,
avec son mari, le décor apporté dans sa demeure par les Verdurin
(335), ou encore lorsque le protagoniste remarque qu’il n’avait pas était
retenu par la beauté de la vaisselle ou le mauvais goûtdes
brise-bise (340).
Il en va de même de la torture morale que subit Saniette qui n’est
pas présentée en une seule fois mais disséminée
en plusieurs lieux du récit, comme pour faire durer le supplice
du personnage et celui du lecteur. À la sérénité
de Saniette voyant que M. Verdurin a fait mettre une carafe d’eau près
de lui et que sa femme lui a souri (321), succède l’interrogatoire
du maître de maison sur La Chercheuse d’esprit (324-325),
puis l’incident autour de l’expression "la Zerbine" (327) ; tous ces épisodes
sont enfin commentés par le protagoniste et la Patronne (341-342).
La question du rang de M. de Charlus est, de la même manière,
discutée à plusieurs reprises soit par Ski et Cottard, (323-324)
soit par l’intéressé lui-même qui refuse les politesses
de M. de Cambremer (334), ou affirme et justifie ses prétentions
au titre d’altesse (337-338), ou énumère des cas historiques
qui prouvent le rang des Guermantes (342). Il en va de même de la
question de l’homosexualité, évoquée par Ski et Cottard
(324), puis suggérée par la formule ambiguë utilisée
par M. Verdurin : " en être " (332), ou par la malencontreuse digression
de M. de Charlus sur l’affaire Eulenbourg (338) ; le protagoniste aborde
également ce thème quand il rapproche le baron de son frère
(344).
Le personnage de Mme Verdurin en maîtresse de maison fait également
l’objet d’un traitement musical qui consiste à reprendre le même
motif de loin en loin. Flattée par le propos du philosophe norvégien
sur la qualité de sa cuisine elle affirme que "ce sera encore meilleur"
mercredi prochain (322), selon une logique qui vise à inciter le
personnage à revenir ; c’est dans le même esprit que, flattée
par Charlus, elle l’invite pour le mercredi suivant (343). Cette même
préoccupation est présente dans le commentaire sur les voitures
que Mme Verdurin envoie pour éviter que les convives tirent de la
difficulté qu’il y a se rendre chez elle prétexte à
manquer (320). Son snobisme culturel est également récurrent
et repris en écho, lorsqu’elle affirme qu’on joue chez elle de la
musique avancée (320) ou lorsqu’elle s’inquiète d’entendre
Brichot parler du "gratin" (343) avant de se rasséréner en
apprenant qu’il remonte au temps d’Auguste.
Les personnages ne sont pas les seuls justiciables de ce traitement. La
question de ce qui est inné et de ce qui est acquis ou appris revient
de la même manière à plusieurs reprises. D’abord abordée
par Mme de Cambremer qui distingue ainsi Charlus et Brichot (320), elle
revient dans la bouche de la Patronne à propos des émigrés
(329). En cela, la récurrence thématique permet, une nouvelle
fois, de réunir les deux personnages. Au contraire, lorsque le protagoniste
insiste sur ce que lui apprend Brichot (340), il se distingue des deux
femmes.
À l’image de ce thème, certains motifs permettent de réunir
des brins distincts et de réaliser un tissage, une trame solide
qui naît de l’entrecroisement des thèmes. La règle
des trois adjectifs est ainsi lié au personnage de Mme de Cambremer
(336) mais le même " diminuendo " accompagne les propos du
philosophe norvégien quand il qualifie notre langue, successivement
de " française – latine – normande " : il s’éloigne, comme
la mère du marquis, un peu plus de son but à chaque mot.
La question de l’esprit usurpé ou réel permet de relier le
personnage de Ski reprenant les bons mots de Saniette (329) à celui
de Mme de Verdurin reprenant la formule de Swann sur les émigrés
(339). Mais ce motif peut également être plus discret. Lorsque
le baron prétend avoir demandé le nom et l’adresse de l’enfant
de choeur servant aux obsèques de sa femme (344), il donne un exemple
de " comble ", précisément une des formules spirituelles
évoquées par le narrateur (328).
L’apparent coq-à-l’âne que propose la soirée à
la Raspelière est en réalité bâti sur une structure
très serrée qui ne doit rien au hasard de la conversation
mais repose sur la capacité de l’écrivain à organiser
son récit pour en tisser les thèmes tout en donnant l’illusion
du décousu et du naturel de la conversation. Le récit de
la soirée est donc, tout à la fois, un miroir fidèle
et déformant de la réalité mondaine. La peinture de
la société est subordonnée, même dans ses effets
de reproduction du réel, à une volonté de composition
et d’organisation de la matière romanesque. Le leitmotiv le plus
important, et qui semble en cela constituer le véritable objet de
la soirée, est celui qui peut se résumer par la formule utilisée
par M. Verdurin " en être ".
" En être " : jeu mondain et identité
Le
jeu mondain est en effet l’occasion pour Proust d’explorer la question
de l’appartenance sociale. Lorsque M. Verdurin affirme à M. de Charlus
qu’il a tout de suite compris que celui-ci en était (332), il fait
plus que prononcer une phrase à double sens qui glace de terreur
le baron et fait sourire le lecteur, il pose un problème de fond
soulevé par le jeu mondain : " à quel univers appartient-on
? " Cette question essentiellement tournée vers le paraître
débouche cependant sur celle de l’identité qui en est le
prolongement.
Appartenance : un leitmotiv
La
question de l’appartenance à un groupe est centrale dans cette soirée
où le petit clan accueille " tant de nouveaux " (321) qu’il faut
situer
sur l’échiquier social, mais aussi culturel, deux enjeux du " petit
clan " et de tout salon. L’appartenance se marque selon deux modes, celui
de l’affirmation et celui du jugement d’autrui, deux évaluations
souvent en complet désaccord. Mme Verdurin témoigne de son
appartenance à l’avant-garde par la mise en garde qu’elle adresse
à Mme de Cambremer au sujet de la musique qu’on entend dans son
salon (319). En affirmant qu’on n’est jamais assez avancé (320)
la marquise s'inscrit également dans cette sphère. Toutefois,
le jugement provincial qu’elle porte avec son mari sur la décoration
infligée à La Raspelière par Mme Verdurin traduit,
aux yeux du protagoniste, le caractère limité de sa culture.
Il en va de même pour Mme Verdurin qui semble ignorer qui est Mécène,
ce qui en dit long sur sa culture générale.
De
même, en affirmant que les Verdurin doivent être des "gros
commerçants retirés (335) qui ne peuvent pas savoir", M.
de Cambremer exclut ces hôtes et locataires du champ de l’aristocratie
et de celui du goût, réunissant ainsi les deux thèmes
selon un procédé déjà envisagé. Toutefois,
les questions pressantes que sa femme adresse au protagoniste sur Saint-Loup
et les Guermantes traduisent une volonté d’élévation
sociale pour la famille de celui que M. de Charlus identifie comme un "simple
gentilhomme" (334).
La
position relative des Verdurin est d’ailleurs confirmée par le baron.
Si M. Verdurin voit en lui un artiste, un homme sensible, ce dernier précise
qu’il a tout de suite compris que son hôte n’avait pas "l’habitude"
(332-3) jugeant que les préséances n’ont pas de sens "ici"
(332), c’est-à-dire à La Raspelière. Le Patron traduit
d’ailleurs à plusieurs reprises son origine bourgeoise en retenant
seulement du "happening", avant la lettre, proposé par Ski (330)
que cela serait aussi cher qu’un Véronèse, marquant ainsi
l’importance qu’il accorde à l’argent au détriment de l’esthétique.
Cette appartenance est d’ailleurs confirmée par une expression que
lui prête le narrateur à propos des titres d’oeuvres qu’il
faut abréger. Ne pas dire : "Le Bourgeois", "Le Malade"reviendrait
à trahir qu’on "n’était pas de la boutique" (325). Au reste,
en parlant de "Mme de Molé", son épouse prouve assez qu’ils
n’appartiennent pas au monde, comme le montre également le reflex
bourgeois qui consiste à s’étonner d’une connaissance commune
qui n’a plus de sens dans un univers aussi fermé que celui de l’aristocratie
(326). La Patronne prend d’ailleurs soin de se démarquer des "gens"
qu’elle reçoit ce soir par son allusion aux émigrés
désignés par la périphrase "les "aïeux" des gens
que nous avons ce soir" (339), elle trace nettement la ligne qui sépare
l’aristocratie de la bourgeoisie. Le narrateur semble d’ailleurs établir
la même différence lorsqu’il observe que le comportement des
Cambremer est caractéristique de celui qu’on a face à ceux
"qui nous ont supplanté".
La question de la sphère sociale ou culturelle à laquelle
on appartient est ainsi au centre de la soirée, elle contribue à
structurer le récit mais aussi la société organisée
en cercles concentriques, comme on l’observe chez Balzac. La situation
de M. de Charlus est différente de celle des Cambremer, "simple
gentilhomme" (334), comme l’est, dans le champ de la bourgeoisie, celle
des Verdurin par rapport à Saniette, bourgeois ruiné (342).
Toutefois, chez Proust c’est avant tout un problème d’identité
que révèle cette structure de la société.
La question de l’identité
Le
baron de Charlus est d’ailleurs au carrefour des deux domaines, culturel
et aristocratique. Il " en est ", selon l’expression de M. Verdurin (325)
et comme le montre le talent avec lequel il exécute la partie de
piano du morceau de musique (343-4). L’appartenance contribue ainsi à
façonner et à révéler une personnalité.
Le baron dissocie d’ailleurs la question de son rang et celle de son talent
artistique. S’il s’emploie à prouver la qualité de sa noblesse
il affirme qu’en cela il parle de lui comme d’un " autre " (337). Toutefois,
loin de prouver qu’il peut y avoir dissociation entre l’identité
réelle de l’individu et son rang social, le rapide historique de
la lignée Guermantes, qui n’a d’autre but que de faire briller le
baron devant Morel, valorise sa personne et traduit son narcissisme et
son homosexualité (338).
L’appartenance
à tel ou tel cercle, qu’il soit aristocratique, sexuel ou culturel
définit d’ailleurs la personnalité et savoir qui est Charlus
revient pour Ski et Cottard à voir en lui " une bien pauvre couronne
" et un homosexuel (324). La question de l’identité aristocratique
est d’ailleurs dans l’esprit du sculpteur indissociable de l’identité
sexuelle, puisque l’appartenance à l’aristocratie confirme le soupçon
d’homosexualité dans l’esprit du sculpteur :
Le protagoniste en questions
Le protagoniste n’appartient pas au noyau Verdurin. Il l’affirme lui-même
lorsqu’il se compare à un " honnête lecteur " incapable de
déchiffrer les subtilités que relèvent aisément
les initiés (340). Cette distinction permet, par opposition, de
marquer l’appartenance au salon Guermantes.
La
position du protagoniste est cependant plus ambiguë car l’exemple
pris pour illustrer l’appartenance que trahit l’emploi de certaines formes
est celui du nom Montesquiou-Fezensac (325). Il révèle chez
celui qui l’utilise pour désigner Montesquiou qu’il n’appartient
pas au monde. Dès lors, il est évident que cet exemple révèle
que celui qui l’utilise connaît les codes
du monde et en fait donc partie. La distanciation introduite ici va plus
loin qu’une allusion à la biographie de l’auteur, comme c’est également
le cas dans la parenthèse sur le nom d’Albaret ou l’étymologie
de Cholet (322)5, elle dépasse
même le procédé fréquent chez Proust qui consiste
à faire voisiner l’original et son modèle, ici Montesquiou
et Charlus. Par cette mention le narrateur, et non plus seulement le protagoniste,
trahit son appartenance à un monde qui n’est pas un de ceux évoqués
ici : ni clan Verdurin, ni salon Guermantes mais le monde. Ce faisant,
il marque la distance entre la réalité et la fiction et dissout
l’illusion d’une peinture fidèle et sociologique du réel.
La
question centrale de l’appartenance que pose M. Verdurin, et qui constitue
le fond de tout jeu mondain et de tout rapport social, est dépassée
au profit d’une interrogation sur l’individu et son identité. Ce
ne sont plus seulement, comme chez Balzac ou Stendhal, les cercles concentriques
ou les univers hermétiquement clos les uns pour les autres qui structurent
l’espace romanesque. Celui-ci est également tourné vers l’exploration
de la question de l’identité qui est ici posée avec d’autant
plus de force que le cas d’Elstir établit un lien explicite entre
individualité et art ; c’est donc en approfondissant l’analyse de
la personnalité du protagoniste telle que la propose cet épisode
qu’on peut pénétrer, au sein même de la soirée
mondaine, l'esthétique de Marcel Proust.
Individualité et création romanesque : le personnage
Le dîner à La Raspelière contient
en effet un portrait particulièrement précis de la personnalité
du protagoniste dans ce qu’elle a de plus profond, ce qu’un brouillon assez
ancien étudié par Bernard Brun nomme : "une des lois vraiment
immuables de ma vie spirituelle"6,
la disposition qu’à le personnage pour éprouver des expériences
privilégiées du type de celle de la madeleine, ou des impressions
obscures ressenties à Combray.
Enthousiasme et observation : une personnalité artiste
Froid devant les beautés que Mme de Cambremer et Mme Verdurin lui
présentent, insensible à la faute de goût que constitue
l’introduction de brise-bise dans la demeure ou à la qualité
de la vaisselle des Verdurin (340), le personnage "s’exalte de réminiscences
confuses". Celles-ci sont causées par un vent coulis un morceau
de lustrine verte, le bruit des pas résonant dans l’entrée
(335), une odeur de bois (339). L’exaltation provoquée par le trajet
le long de la mer et la montée en voiture plonge le protagoniste
dans un état d’enthousiasme qui persiste durant le dîner (333)
et le rend sensible aux moindres petites choses, et même à
elles particulièrement, au grand dam des deux maîtresses de
maison dont il choque le snobisme esthétique et l’amour propre.
Cette ironie naïve à l’égard
des deux personnages n’a pas seulement pour fonction de tourner en dérision
le goût artificiel des deux maîtresses de maison7.
Par ce motif, Proust ne fait pas que renvoyer dos à dos Mme de Cambremer
et Mme Verdurin dans leur course au bon goût en affirmant qu’il n’y
a de valeur que dans les petites choses et non dans le luxe tapageur ou
l’avant-garde outrancière. En effet, en affirmant qu’il ne sait
plus comment était habillée la maîtresse de maison,
et que même il ne le savait pas alors, le narrateur oppose l’observation
au sentiment et dénonce une certaine approche réaliste au
profit d’une conception plus individuelle et personnelle des choses. Ce
qui est beau dans la maison des Cambremer habitée par les Verdurin,
ce n’est pas la valeur objective des choses qui la décorent, le
style du jardin ou du salon, la disposition des pièces ou les volumes,
mais ce que chacun peut y trouver de lui-même. Ce qui compte ce n’est
pas la description de la toilette de Mme Verdurin, mais le souvenir de
la prétention qu’accusait celle-ci et la fausse modestie, l’étonnement
improbable de celle qui reçoit un compliment qui lui paraît
évident et demande pourtant : "Cela vous plaît ?" L’important
réside donc dans l’aura propre au personnage et non dans la réalité
de sa tenue.
C’est d’ailleurs cette absence d’esprit d’observation qui exclut le protagoniste
des différents cercles que nous avons envisagés dans la partie
précédente. L’enthousiasme qu’il témoigne lui vaut
d’être tympanisé par Mme de Cambremer comme " amateur de courants
d'air " (335). Celle-ci finit par lui témoigner son mépris
en lui tournant le dos définitivement. Or, si le protagoniste passe
pour un ennuyeux, au même titre que Brichot qu’il encourage à
débiter des étymologies qui n’intéressent que lui
(340), c’est que le dîner à La Raspelière est présenté
comme emblématique de la position du personnage dans tous les milieux
:
Étymologies et essences : noms de lieux et de personnes
et théorie du personnage
L’universitaire présente, en effet, comme
point commun avec le protagoniste la myopie qui le dispose à voir
les choses "avec les yeux de l’esprit" (341). Dans les deux cas l’esprit
d’observation est remplacé par une approche intellectuelle et auditive
qui explique peut-être en partie l’importance des dialogues dans
les développements mondains de la Recherche et notamment
dans le dîner à la Raspelière. Le primat de la parole
sur le matériau descriptif serait la conséquence de cette
myopie métaphorique du personnage dont l’universitaire assume la
tare physique.
On
peut observer en outre que le style de Brichot partage avec celui de Proust
le recours à la métaphore diégétique10,
c’est-à-dire inspirée du récit : losqu’il compare
les noms d’arbres conservés dans les noms de personnes à
une bruyère conservée dans de la houille (321), l’image du
végétal semble commandée par le sujet traité
dont il est un prolongement naturel. Comme chez Proust, c’est le contexte
qui semble créer l’image. De même, évoquant Falaise,
Brichot décrit un effet d’optique cher à Proust : les flèches
d’une cathédrale semblant voisiner le cours d’une rivière
(329). Sans parler de pastiche, les traits caractéristiques du style
étant très isolés et peu marqués, on peut avancer
qu’il y a, dans le personnage de Brichot, une part importante de Proust
et de son personnage ; l’universitaire n’est pas qu’un pantin maladroit,
il est aussi une métaphore du protagoniste et de son auteur.
Les étymologies participent de ce parallèle. Explicitement,
tout d’bord, en ce que le personnage dit, à plusieurs reprises dans
ce seul passage, qu’elles "l’intéressent" (321, 340). Cet intérêt
ne tient pas seulement au fait qu’on peut voir dans les étymologies
une version dégradée et érudite de l’intérêt
que l’être proustien porte aux noms de lieux et de personnes. Tout
leur travail consiste à remonter à une forme originelle,
profonde et universelle, à retrouver la racine, le principe du nom.
En vertu de ce processus, if, dans "Saint-Pierre des ifs", cesse
d’être l’arbre pour devenir l’eau : l’étymologie permet de
dépasser l’observation pour atteindre l’essence et ce qu’il y a
d’universel dans le vocable.
Or, c’est précisément ce que fait le narrateur à propos
de M. de Charlus. S’il ignore tout de sa tenue vestimentaire, il relève
la manière dont il s’exclame et fait mine d’appuyer sur les épaules
de M. de Cambremer qui esquisse le geste de lui céder la place (334).
Mais ce qui intéresse ici le protagoniste et le narrateur ce n’est
pas d’observer le jeu des deux aristocrates dans un salon bourgeois, mais
ce qu’il y a de général dans ce comportement, ce qui fait
de M. de Charlus "un Guermantes", nous l’avons signalé. De même,
si le rire du baron est si important et essentiel à son portrait,
au point que la description doive être associée à une
imitation phonétique pour restituer le personnage (333), c’est qu’il
est une manifestation ponctuelle d’un phénomène général
"qui sonnait ainsi, inchangé, depuis pas mal de siècles"
(332). Il est en effet une survivance d’une "grand-mère bavaroise
ou lorraine" dans la personnalité du baron et révèle
par là une autre caractéristique essentielle, son appartenance
à la classe des hommes-femmes.
Les
traits propres aux personnages de la soirée ne sont pas apportés
pour eux-mêmes et afin d’élaborer par leur somme une identité
fictive vouée, comme chez Balzac, à faire concurrence à
l’état civil. Gestes, intonations, propos ont une portée
générale qui leur confère leur rôle et leur
fonction dans l’écriture romanesque. Ainsi, le débit haché
du philosophe norvégien ne relève pas de l’anecdote un peu
facile sur un savant étranger rencontré dans un dîner
en ville, il traduit par sa lenteur et son caractère haché,
la qualité permanente de tout propos métaphysique :
Une préfiguration du Temps retrouvé
L’érudition
de l’universitaire n’est donc pas à lire seulement comme une mise
en scène du mauvais goût et du manque de tact qui caractérise
celui qui étale sa culture dans le monde, elle ne sert pas non plus
à dénoncer cette superficialité que les milieux mondains
dissimulent derrière leur rôle de mécène (343)
et de juge du bon goût. Les étymologies condensent une théorie
du roman fondée sur la permanence et ce que Proust nomme : "le général".
La soirée mondaine est ainsi le lieu d’une réflexion sur
l’art ou tout au moins sa préfiguration, sinon sa mise en oeuvre,
avant la lettre. Ce que le protagoniste peut pressentir dans les étymologies
de Brichot n’est pas très éloigné de ce qu’il découvrira
lors de la matinée Guermantes. Au reste, une figure commune domine
les deux manifestations : celle de Mme Verdurin qui est, dans Le Temps
retrouvé, la princesse de Guermantes. Tout cela tend à
accréditer la thèse qu’elle défend que la fréquentation
d’une femme comme elle ne puisse pas ne pas être salutaire à
un artiste (334), même si le sens à donner à cette
formule est différent de celui qu’elle-même lui attribue.
En cela, la soirée à la Raspelière
anticipe sur les enseignements contenus dans Le Temps retrouvé.
Le lien avec le dernier volume ne se limite d’ailleurs pas à ce
rapprochement, l’épisode étudié est également
à relier à la lecture du Journal des Goncourt. Dans
les
deux cas, en effet, la peinture du petit clan sert de point de départ
à une réflexion sur l’observation. À la lecture du
pseudo Goncourt, le narrateur comprend qu’il n’a pas de dispositions pour
la littérature puisque ayant fréquenté la même
société que les deux frères il n’en a pas retenu les
mêmes choses qu’eux, oubliant les détails vestimentaires et
retenant des riens sans importance13.
Il constate de nouveau son "incapacité à regarder, à
écouter" qu’illustre le journal, remarquant, comme lors du dîner
chez les Verdurin, que le personnage qui en lui sait observer n’apparaît
que lorsque "se manifestait quelque essence
générale". L’envers du Journal, qui constituerait
la mise en oeuvre de la littérature telle que la conçoit
le protagoniste, c’est précisément le dîner à
La Raspelière : l’anecdote mondaine et l’intérêt propre
qu’ont les discours de chaque convive s’y trouvent dépassés
au profit de "lois psychologiques"14.
L’appartenance du protagoniste à la sphère des artistes,
plus qu’à celle du monde où, même quand il semble admis,
comme chez les Guermantes, il est singulier et étrange, révèle
sa personnalité artiste. Celle-ci se marque dans son enthousiasme
opposé à l’esprit d’observation et par l’intérêt
que, comme Elstir, il porte à des personnes en apparence sans intérêt,
Brichot en l’occurrence. L’universitaire n’est toutefois pas une simple
machine à débiter des étymologies. En révélant
sous les variations de formes la permanence des racines et des mots, il
fournit une des clés de l'esthétique du protagoniste et de
celle de Proust : l’importance du général sur le particulier,
de l’universel sur l’individuel qui ne vaut que comme manifestation. En
cela, le dîner à La Raspelière préfigure Le
Temps retrouvé, notamment par ce qu’il est une antithèse
du dîner décrit dans le pastiche du Journal des Goncourt
et une mise en oeuvre de la littérature telle que la défini
Le
Temps retrouvé.
On
ne saurait donc limiter la portée des épisodes mondains du
roman de Proust à leur dimension sociologique. Celle-ci est présente
dans le réalisme apparent que l’enchaînement verbal donne
à des scènes qui restituent le décousu et l’arbitraire
des propos mondains. Par ailleurs, Proust utilise la structure concentrique
selon laquelle s’organisent les différentes sociétés.
Toutefois, la question de l’appartenance à tel ou tel groupe détermine
moins une identité sociale qu’une personnalité. Cela est
sensible pour M. de Charlus mais surtout pour le protagoniste.
La mondanité n’est donc pas aux antipodes de l’art, au contraire,
elle y conduit, comme le symbolise la matinée chez la princesse
de Guermantes. Toutefois, le monde ne peut donner accès à
l’art qu’à condition d’être dépassé au profit
d’une vision personnelle qui s’emploie à révéler les
lois enfouies dans les individus. La description d’une société
n’a ainsi de sens et d’intérêt que dans le cadre d’un dépassement
de la description réaliste.