Agrégation de Lettres 2000-2001



Jean-Marc QUARANTA
Le dîner à La Raspelière : éléments pour une étude littéraire1

            Situé dans le deuxième chapitre de la seconde partie de Sodome et Gomorrhe, le dîner à La Raspelière présente une des étapes des relations que le protagoniste entretient avec " le petit clan " qui incarne le salon (faussement) cultivé et fait pendant à celui de la duchesse de Guermantes, fine fleur de l’aristocratie. Le passage retenu concerne la partie centrale de cette soirée, il englobe la fin du dîner et l’audition d’un morceau de musique interprété par Morel accompagné par M. de Charlus. Bien qu’essentiellement tourné vers l’évocation d’une soirée mondaine dans une demeure normande, cet extrait contient des remarques sur la vocation du héros et sur l’art. En cela, il permet de comprendre comment la matière mondaine s’articule sur l’histoire d’une vocation et quel peut être son sens et son intérêt. Le but de ce travail est de montrer qu’au-delà de la confrontation de Mme de Cambremer et de Mme Verdurin, respectivement propriétaire et locataire de La Raspelière et avant-gardistes enragées et au-delà de l’introduction de M. de Charlus dans un milieu qui n’est pas le sien, cette soirée s’inscrit pleinement dans la philosophie de l’art que développe À la recherche du temps perdu. Pour cela, nous analyserons d’abord comment le roman recompose la soirée mondaine en vertu de codes et de procédés qui lui sont propres, tout en lui conservant l’apparence de la réalité. Nous envisagerons ensuite comment la question de l’identité sociale débouche sur celle de l’identité individuelle qui se pose, pour le protagoniste, en des termes qui introduisent une problématique esthétique. Celle-ci permet de comprendre le statut singulier du personnage, le sens des étymologies de Brichot et la place de l’épisode dans l’ensemble du roman.

Scène mondaine et composition romanesque
           L’importance accordée à la scène mondaine dans À la recherche du temps perdu témoigne de l’importance de la dimension sociologique dans l’oeuvre de Marcel Proust. Anne Henry et Vincent Descombes en ont souligné l’importance en montrant ce que Proust doit à la sociologie de Tarde2 et en affirmant que la peinture des relations sociales sert un exposé d’ordre sociologique qui serait le seul domaine laissé vacant pour le romancier par la philosophie3. La structure de la soirée semble d’ailleurs obéir à celle d’une manifestation mondaine dont elle reprend les lieux et le ton. Cependant, la structure romanesque semble obéir également à d’autres impératifs.

Les étapes de la soirée
            Après l’accueil des invités et le passage à table (298, 308), l’extrait étudié est articulé autour de deux lieux mondains, la table et le salon qui déterminent deux étapes de la soirée : le dîner et l’audition, au salon, d’un morceau de musique (332). La mobilité rendue aux convives permet de marquer plus nettement les étapes de cette seconde partie. Le déplacement pour aller admirer les fleurs peintes par Elstir en compagnie de Mme Verdurin (333), l’arrivée au salon où M. de Cambremer s’assoit devant M. de Charlus (334), l’isolement du protagoniste qui s’écarte pour lire la lettre de Mme de Cambremer (336), puis la formation d’un petit groupe autour de lui pour évoquer le ridicule des étymologies de Brichot (339) constituent les autres étapes secondaires de la soirée.
            À l’intérieur de la partie consacrée au repas, les prises de paroles successives des différents convives permettent de marquer des étapes secondaires selon un mouvement qui restitue le décousu d’un dîner en ville où chacun tente de briller et de s’informer des choses qui le préoccupent : le philosophe norvégien, comme le protagoniste, désire enrichir sa connaissance des étymologies auprès de Brichot qui se livre avec complaisance à cet exercice, tandis que Ski et Cottard tentent de percer le mystère du baron (323-324). Le protagoniste s’informe de la présence de la baronne Putbus, motif de sa venue chez les Verdurin (323), tandis que le maître de maison s’emploie à torturer Saniette qui, lui, tente d’échapper à son tortionnaire. Mme Verdurin recrute pour le mercredi suivant, nous reviendrons plus loin sur ces deux points.
            Le mouvement du texte obéit donc bien à celui d’une soirée mondaine dont on retrouve les lieux importants et les étapes naturelles en même temps qu’on peut constater le décousu de la conversation qui trahit les préoccupations égoïstes et parfois cruelles des différents personnages. Voué à restituer l’atmosphère superficielle d’une soirée mondaine, cet effet est cependant obtenu au moyen de procédés de montage qui permettent à Proust d’enchaîner les différentes prises de parole.

Les procédés de montage
            Comme dans toute relation sociale, c’est en premier lieu la parole qui permet de relier les différents moments de la soirée. Le plus souvent, en effet, un propos d’un personnage vient dévier le cours du récit par l’introduction d’une matière nouvelle. Mme de Cambremer tire le protagoniste de ses réflexions sur Albertine en évoquant le possible mariage de Saint-Loup (319). Son mari introduit un long développement de Brichot sur les étymologies par une question sur les noms de lieu (320) que relance une remarque de M. de Charlus (323). Une exclamation du protagoniste au sujet d’un effet peint par Elstir (329) introduit une longue déploration de Mme Verdurin sur Tiche.
            Ce procédé est même utilisé avec un certain humour par Proust quand il joue sur le double sens que peut revêtir le propos suivant le locuteur qui le profère et qu’il ne précise qu’après coup, reproduisant ainsi le caractère décousu de la conversation. C’est le cas lorsque Mme Verdurin s’exclame : "J’aime mieux vous prévenir" (319) interrompant ainsi la discussion entre Mme de Cambremer et le protagoniste. La mise en garde s’applique à la musique qu’on écoute dans son salon, mais pourrait tout autant être prononcée par Mme de Cambremer à propos du possible mariage de Saint-Loup dont elle vient d’avertir son interlocuteur. Le chevauchement dialogal semble ici projeter sur l’axe de l’écriture la proximité intellectuelle des deux personnages, Mme de Cambremer et Mme Verdurin.
            Ce type de procédé de montage est également utilisé comme moyen de transition entre Brichot et Saniette lorsque les convives parlent de l’universitaire. Ayant remarqué que celui-ci est conscient de sa disgrâce, Mme Verdurin "se promet" d’être aimable avec lui. S’appuyant sur cette pensée de la maîtresse de maison, le protagoniste remarque  : "Je ne pus m’empêcher de lui dire qu’elle l’était [aimable] bien peu pour Saniette" (341). Toutefois, la reprise pronominale masque mal que le lien est ici établi entre une pensée du personnage supposée par le narrateur et, peut-être, par le protagoniste, et une phrase prononcée par lui si bien que l’écrivain en vient à juxtaposer et à relier des éléments disparates et qui, en bonne logique, ne peuvent se rencontrer sauf à faire se télescoper la scène réelle et son récit rétrospectif.
            Ce chevauchement des voix narratives permet d’assurer l’unité thématique du texte en certains endroits. Ainsi, lorsque Mme de Cambremer tire le protagoniste de ses réflexions sur Albertine, elle établit un lien qui n’est pas naturel entre la musique et Saint-Loup. L’unité du propos est à rechercher dans les préoccupations mondaines de la marquise qui "si elle [..] parlait musique pensait aux Guermantes" (319). Elle réside plus encore dans le thème du mariage qui relie des éléments disparates : les pensées du protagoniste sur son propre mariage avec Albertine et la rumeur du prochain mariage de Saint-Loup, discours qui bien qu’hétérogènes sont reliés par un même contenu thématique, mais par-delà le cadre du dialogue mondain.
            C’est d’ailleurs moins à une conversation naturelle qu’on assiste qu’à un récit rétrospectif où le jugement et les commentaires du narrateur jouent rôle clé. Ce sont souvent les digressions et commentaires du narrateur qui ponctuent le récit de la soirée comme ceux consacrés aux revers mondains (341), à sa personnalité (339-340), ou à celle de la Patronne qui craint de voir s’enfuir les fidèles devant la côte qui conduit à La Raspelière (320) preuve que ce n’est pas le pur spectacle de la réalité qui nous est proposé mais une scène médiatisée par une conscience, filtrée et commentée par elle. Derrière le naturel du dîner mondain que Proust parvient à restituer, se cache une organisation profonde qui n’a rien de naturel mais est éminemment concertée en un tissage thématique complexe.

Le tissage thématique
            Loin d’être commandée par le jeu mondain et de reproduire le décousu d’une conversation sans véritable suite ni logique, l’extrait étudié est guidé par une rigoureuse organisation des thèmes et des motifs. C’est ainsi que la rivalité à peine masquée de Mme de Cambremer et de Mme Verdurin revient à intervalles réguliers : lorsque la Patronne affirme qu’on ne fait pas chez elle de "musiquette" (319-320), lorsque Mme de Cambremer commente, avec son mari, le décor apporté dans sa demeure par les Verdurin (335), ou encore lorsque le protagoniste remarque qu’il n’avait pas était retenu par la beauté de la vaisselle ou le mauvais goûtdes brise-bise (340).
            Il en va de même de la torture morale que subit Saniette qui n’est pas présentée en une seule fois mais disséminée en plusieurs lieux du récit, comme pour faire durer le supplice du personnage et celui du lecteur. À la sérénité de Saniette voyant que M. Verdurin a fait mettre une carafe d’eau près de lui et que sa femme lui a souri (321), succède l’interrogatoire du maître de maison sur La Chercheuse d’esprit (324-325), puis l’incident autour de l’expression "la Zerbine" (327) ; tous ces épisodes sont enfin commentés par le protagoniste et la Patronne (341-342).
            La question du rang de M. de Charlus est, de la même manière, discutée à plusieurs reprises soit par Ski et Cottard, (323-324) soit par l’intéressé lui-même qui refuse les politesses de M. de Cambremer (334), ou affirme et justifie ses prétentions au titre d’altesse (337-338), ou énumère des cas historiques qui prouvent le rang des Guermantes (342). Il en va de même de la question de l’homosexualité, évoquée par Ski et Cottard (324), puis suggérée par la formule ambiguë utilisée par M. Verdurin : " en être " (332), ou par la malencontreuse digression de M. de Charlus sur l’affaire Eulenbourg (338) ; le protagoniste aborde également ce thème quand il rapproche le baron de son frère (344).
            Le personnage de Mme Verdurin en maîtresse de maison fait également l’objet d’un traitement musical qui consiste à reprendre le même motif de loin en loin. Flattée par le propos du philosophe norvégien sur la qualité de sa cuisine elle affirme que "ce sera encore meilleur" mercredi prochain (322), selon une logique qui vise à inciter le personnage à revenir ; c’est dans le même esprit que, flattée par Charlus, elle l’invite pour le mercredi suivant (343). Cette même préoccupation est présente dans le commentaire sur les voitures que Mme Verdurin envoie pour éviter que les convives tirent de la difficulté qu’il y a se rendre chez elle prétexte à manquer (320). Son snobisme culturel est également récurrent et repris en écho, lorsqu’elle affirme qu’on joue chez elle de la musique avancée (320) ou lorsqu’elle s’inquiète d’entendre Brichot parler du "gratin" (343) avant de se rasséréner en apprenant qu’il remonte au temps d’Auguste.
            Les personnages ne sont pas les seuls justiciables de ce traitement. La question de ce qui est inné et de ce qui est acquis ou appris revient de la même manière à plusieurs reprises. D’abord abordée par Mme de Cambremer qui distingue ainsi Charlus et Brichot (320), elle revient dans la bouche de la Patronne à propos des émigrés (329). En cela, la récurrence thématique permet, une nouvelle fois, de réunir les deux personnages. Au contraire, lorsque le protagoniste insiste sur ce que lui apprend Brichot (340), il se distingue des deux femmes.
            À l’image de ce thème, certains motifs permettent de réunir des brins distincts et de réaliser un tissage, une trame solide qui naît de l’entrecroisement des thèmes. La règle des trois adjectifs est ainsi lié au personnage de Mme de Cambremer (336) mais le même " diminuendo " accompagne les propos du philosophe norvégien quand il qualifie notre langue, successivement de " française – latine – normande " : il s’éloigne, comme la mère du marquis, un peu plus de son but à chaque mot. La question de l’esprit usurpé ou réel permet de relier le personnage de Ski reprenant les bons mots de Saniette (329) à celui de Mme de Verdurin reprenant la formule de Swann sur les émigrés (339). Mais ce motif peut également être plus discret. Lorsque le baron prétend avoir demandé le nom et l’adresse de l’enfant de choeur servant aux obsèques de sa femme (344), il donne un exemple de " comble ", précisément une des formules spirituelles évoquées par le narrateur (328).
            L’apparent coq-à-l’âne que propose la soirée à la Raspelière est en réalité bâti sur une structure très serrée qui ne doit rien au hasard de la conversation mais repose sur la capacité de l’écrivain à organiser son récit pour en tisser les thèmes tout en donnant l’illusion du décousu et du naturel de la conversation. Le récit de la soirée est donc, tout à la fois, un miroir fidèle et déformant de la réalité mondaine. La peinture de la société est subordonnée, même dans ses effets de reproduction du réel, à une volonté de composition et d’organisation de la matière romanesque. Le leitmotiv le plus important, et qui semble en cela constituer le véritable objet de la soirée, est celui qui peut se résumer par la formule utilisée par M. Verdurin " en être ".

" En être " : jeu mondain et identité
           Le jeu mondain est en effet l’occasion pour Proust d’explorer la question de l’appartenance sociale. Lorsque M. Verdurin affirme à M. de Charlus qu’il a tout de suite compris que celui-ci en était (332), il fait plus que prononcer une phrase à double sens qui glace de terreur le baron et fait sourire le lecteur, il pose un problème de fond soulevé par le jeu mondain : " à quel univers appartient-on ? " Cette question essentiellement tournée vers le paraître débouche cependant sur celle de l’identité qui en est le prolongement.

Appartenance : un leitmotiv
           La question de l’appartenance à un groupe est centrale dans cette soirée où le petit clan accueille " tant de nouveaux " (321) qu’il faut situer sur l’échiquier social, mais aussi culturel, deux enjeux du " petit clan " et de tout salon. L’appartenance se marque selon deux modes, celui de l’affirmation et celui du jugement d’autrui, deux évaluations souvent en complet désaccord. Mme Verdurin témoigne de son appartenance à l’avant-garde par la mise en garde qu’elle adresse à Mme de Cambremer au sujet de la musique qu’on entend dans son salon (319). En affirmant qu’on n’est jamais assez avancé (320) la marquise s'inscrit également dans cette sphère. Toutefois, le jugement provincial qu’elle porte avec son mari sur la décoration infligée à La Raspelière par Mme Verdurin traduit, aux yeux du protagoniste, le caractère limité de sa culture. Il en va de même pour Mme Verdurin qui semble ignorer qui est Mécène, ce qui en dit long sur sa culture générale.
           De même, en affirmant que les Verdurin doivent être des "gros commerçants retirés (335) qui ne peuvent pas savoir", M. de Cambremer exclut ces hôtes et locataires du champ de l’aristocratie et de celui du goût, réunissant ainsi les deux thèmes selon un procédé déjà envisagé. Toutefois, les questions pressantes que sa femme adresse au protagoniste sur Saint-Loup et les Guermantes traduisent une volonté d’élévation sociale pour la famille de celui que M. de Charlus identifie comme un "simple gentilhomme" (334).
           La position relative des Verdurin est d’ailleurs confirmée par le baron. Si M. Verdurin voit en lui un artiste, un homme sensible, ce dernier précise qu’il a tout de suite compris que son hôte n’avait pas "l’habitude" (332-3) jugeant que les préséances n’ont pas de sens "ici" (332), c’est-à-dire à La Raspelière. Le Patron traduit d’ailleurs à plusieurs reprises son origine bourgeoise en retenant seulement du "happening", avant la lettre, proposé par Ski (330) que cela serait aussi cher qu’un Véronèse, marquant ainsi l’importance qu’il accorde à l’argent au détriment de l’esthétique. Cette appartenance est d’ailleurs confirmée par une expression que lui prête le narrateur à propos des titres d’oeuvres qu’il faut abréger. Ne pas dire : "Le Bourgeois", "Le Malade"reviendrait à trahir qu’on "n’était pas de la boutique" (325). Au reste, en parlant de "Mme de Molé", son épouse prouve assez qu’ils n’appartiennent pas au monde, comme le montre également le reflex bourgeois qui consiste à s’étonner d’une connaissance commune qui n’a plus de sens dans un univers aussi fermé que celui de l’aristocratie (326). La Patronne prend d’ailleurs soin de se démarquer des "gens" qu’elle reçoit ce soir par son allusion aux émigrés désignés par la périphrase "les "aïeux" des gens que nous avons ce soir" (339), elle trace nettement la ligne qui sépare l’aristocratie de la bourgeoisie. Le narrateur semble d’ailleurs établir la même différence lorsqu’il observe que le comportement des Cambremer est caractéristique de celui qu’on a face à ceux "qui nous ont supplanté".
            La question de la sphère sociale ou culturelle à laquelle on appartient est ainsi au centre de la soirée, elle contribue à structurer le récit mais aussi la société organisée en cercles concentriques, comme on l’observe chez Balzac. La situation de M. de Charlus est différente de celle des Cambremer, "simple gentilhomme" (334), comme l’est, dans le champ de la bourgeoisie, celle des Verdurin par rapport à Saniette, bourgeois ruiné (342). Toutefois, chez Proust c’est avant tout un problème d’identité que révèle cette structure de la société.

La question de l’identité
           Le baron de Charlus est d’ailleurs au carrefour des deux domaines, culturel et aristocratique. Il " en est ", selon l’expression de M. Verdurin (325) et comme le montre le talent avec lequel il exécute la partie de piano du morceau de musique (343-4). L’appartenance contribue ainsi à façonner et à révéler une personnalité. Le baron dissocie d’ailleurs la question de son rang et celle de son talent artistique. S’il s’emploie à prouver la qualité de sa noblesse il affirme qu’en cela il parle de lui comme d’un " autre " (337). Toutefois, loin de prouver qu’il peut y avoir dissociation entre l’identité réelle de l’individu et son rang social, le rapide historique de la lignée Guermantes, qui n’a d’autre but que de faire briller le baron devant Morel, valorise sa personne et traduit son narcissisme et son homosexualité (338).
           L’appartenance à tel ou tel cercle, qu’il soit aristocratique, sexuel ou culturel définit d’ailleurs la personnalité et savoir qui est Charlus revient pour Ski et Cottard à voir en lui " une bien pauvre couronne " et un homosexuel (324). La question de l’identité aristocratique est d’ailleurs dans l’esprit du sculpteur indissociable de l’identité sexuelle, puisque l’appartenance à l’aristocratie confirme le soupçon d’homosexualité dans l’esprit du sculpteur :

Dus reste, cela ne m’étonne qu’à moitié. Je vois plusieurs nobles à la douche dans le costume d’Adam, ce sont plus ou moins des dégénérés. (324) Le narrateur prolonge d’ailleurs sur un mode plus profond cette réflexion en voyant en M. de Charlus "un Guermantes" (335) mais atteint d’un dérèglement qui lui fait préférer les hommes aux femmes. Au reste lorsque évoquant son droit au titre d’Altesse, le baron en vient à parler de l’empereur Guillaume, il révèle moins son rang ou sa germanophilie4, qu’il ne trahit son homosexualité en s’égarant sur l’affaire Eulenbourg. La personnalité du baron est ainsi définie par sa triple appartenance à une classe sociale, une sphère sexuelle et un univers artistique et culturel : à l’intérieur du jeu mondain, l’appartenance définit bien une identité.
           La question de l’identité est également posée à propos de Mme de Cambremer que son langage révèle par la "longueur de rayon qu’il traduit" quand elle utilise le singulier avec le substantif cheveu en parlant du baron (320). Il en va de même pour sa belle-mère lorsqu’elle applique la règle des trois adjectifs (336). L’individu est donc déterminé par son milieu, les conditions historiques de son apparition qui constituent son identité. Mais la réflexion proustienne va au-delà d’une méditation de type déterministe puisque elle ne vise pas seulement à assimiler identité, milieu et histoire. En effet, le cas de la marquise douairière est comparé à celui d’un peintre : l’écriture traduisait une individualité désormais pour moi reconnaissable entre toutes, sans qu’il y eût besoin de recourir à l’hypothèse de plumes spéciales que des couleurs rares et mystérieuses ne sont nécessaires au peintre pour exprimer sa vision originale. (336)             Le problème de l’originalité et de l’identité débouche ainsi sur la question de l’art présenté, précisément, comme le résultat de l’expression de cette individualité.
            Nous aborderons ce point en détail dans la partie suivante ; il importe ici de retenir que l’évocation du peintre permet de résoudre un autre problème d’identité : l’unité de la personne désignée par les noms Tiche et Elstir, déjà sensible dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs. L’artiste n’est pas désigné par son appartenance à un groupe, ni par son nom, qui peut varier en fonction de celle-ci, mais par l’unité de sa vision : l’art permet de transcender le problème de l’identité mondaine par un saut qualitatif. Ce constat invite à envisager ce problème de l’appartenance et de l’identité du point de vue du protagoniste, à la fois figure mondaine et artiste en devenir.

Le protagoniste en questions
            Le protagoniste n’appartient pas au noyau Verdurin. Il l’affirme lui-même lorsqu’il se compare à un " honnête lecteur " incapable de déchiffrer les subtilités que relèvent aisément les initiés (340). Cette distinction permet, par opposition, de marquer l’appartenance au salon Guermantes.
           La position du protagoniste est cependant plus ambiguë car l’exemple pris pour illustrer l’appartenance que trahit l’emploi de certaines formes est celui du nom Montesquiou-Fezensac (325). Il révèle chez celui qui l’utilise pour désigner Montesquiou qu’il n’appartient pas au monde. Dès lors, il est évident que cet exemple révèle que celui qui l’utilise connaît les codes du monde et en fait donc partie. La distanciation introduite ici va plus loin qu’une allusion à la biographie de l’auteur, comme c’est également le cas dans la parenthèse sur le nom d’Albaret ou l’étymologie de Cholet (322)5, elle dépasse même le procédé fréquent chez Proust qui consiste à faire voisiner l’original et son modèle, ici Montesquiou et Charlus. Par cette mention le narrateur, et non plus seulement le protagoniste, trahit son appartenance à un monde qui n’est pas un de ceux évoqués ici : ni clan Verdurin, ni salon Guermantes mais le monde. Ce faisant, il marque la distance entre la réalité et la fiction et dissout l’illusion d’une peinture fidèle et sociologique du réel.
           La question centrale de l’appartenance que pose M. Verdurin, et qui constitue le fond de tout jeu mondain et de tout rapport social, est dépassée au profit d’une interrogation sur l’individu et son identité. Ce ne sont plus seulement, comme chez Balzac ou Stendhal, les cercles concentriques ou les univers hermétiquement clos les uns pour les autres qui structurent l’espace romanesque. Celui-ci est également tourné vers l’exploration de la question de l’identité qui est ici posée avec d’autant plus de force que le cas d’Elstir établit un lien explicite entre individualité et art ; c’est donc en approfondissant l’analyse de la personnalité du protagoniste telle que la propose cet épisode qu’on peut pénétrer, au sein même de la soirée mondaine, l'esthétique de Marcel Proust.

Individualité et création romanesque : le personnage
Le dîner à La Raspelière contient en effet un portrait particulièrement précis de la personnalité du protagoniste dans ce qu’elle a de plus profond, ce qu’un brouillon assez ancien étudié par Bernard Brun nomme : "une des lois vraiment immuables de ma vie spirituelle"6, la disposition qu’à le personnage pour éprouver des expériences privilégiées du type de celle de la madeleine, ou des impressions obscures ressenties à Combray.

Enthousiasme et observation : une personnalité artiste
             Froid devant les beautés que Mme de Cambremer et Mme Verdurin lui présentent, insensible à la faute de goût que constitue l’introduction de brise-bise dans la demeure ou à la qualité de la vaisselle des Verdurin (340), le personnage "s’exalte de réminiscences confuses". Celles-ci sont causées par un vent coulis un morceau de lustrine verte, le bruit des pas résonant dans l’entrée (335), une odeur de bois (339). L’exaltation provoquée par le trajet le long de la mer et la montée en voiture plonge le protagoniste dans un état d’enthousiasme qui persiste durant le dîner (333) et le rend sensible aux moindres petites choses, et même à elles particulièrement, au grand dam des deux maîtresses de maison dont il choque le snobisme esthétique et l’amour propre.
Cette ironie naïve à l’égard des deux personnages n’a pas seulement pour fonction de tourner en dérision le goût artificiel des deux maîtresses de maison7. Par ce motif, Proust ne fait pas que renvoyer dos à dos Mme de Cambremer et Mme Verdurin dans leur course au bon goût en affirmant qu’il n’y a de valeur que dans les petites choses et non dans le luxe tapageur ou l’avant-garde outrancière. En effet, en affirmant qu’il ne sait plus comment était habillée la maîtresse de maison, et que même il ne le savait pas alors, le narrateur oppose l’observation au sentiment et dénonce une certaine approche réaliste au profit d’une conception plus individuelle et personnelle des choses. Ce qui est beau dans la maison des Cambremer habitée par les Verdurin, ce n’est pas la valeur objective des choses qui la décorent, le style du jardin ou du salon, la disposition des pièces ou les volumes, mais ce que chacun peut y trouver de lui-même. Ce qui compte ce n’est pas la description de la toilette de Mme Verdurin, mais le souvenir de la prétention qu’accusait celle-ci et la fausse modestie, l’étonnement improbable de celle qui reçoit un compliment qui lui paraît évident et demande pourtant : "Cela vous plaît ?" L’important réside donc dans l’aura propre au personnage et non dans la réalité de sa tenue.
            C’est d’ailleurs cette absence d’esprit d’observation qui exclut le protagoniste des différents cercles que nous avons envisagés dans la partie précédente. L’enthousiasme qu’il témoigne lui vaut d’être tympanisé par Mme de Cambremer comme " amateur de courants d'air " (335). Celle-ci finit par lui témoigner son mépris en lui tournant le dos définitivement. Or, si le protagoniste passe pour un ennuyeux, au même titre que Brichot qu’il encourage à débiter des étymologies qui n’intéressent que lui (340), c’est que le dîner à La Raspelière est présenté comme emblématique de la position du personnage dans tous les milieux :

Les impressions qui donnaient pour moi leur valeur aux choses étaient celles que les autres personnes n'éprouvaient pas, ou qu'elles refoulaient comme insignifiantes [...] elles avaient de plus l’inconvénient de me faire passer pour stupide aux yeux de Mme Verdurin, qui croyait que j’avais " gobé " Brichot, comme je l’avais déjà paru à Mme de Guermantes parce que je me plaisais chez Mme d’Arpajon. (339)             Cette situation appelle, en outre, une comparaison avec une situation analogue face à Mme de Guermantes et face à Bloch (340). Ainsi, ce n’est pas seulement au clan Verdurin que le protagoniste semble être étranger, mais aussi à celui des Guermantes et au cercle littéraire incarné par Bloch.
Le protagoniste est en cela exclu du monde car incapable de se plier aux exigences de celui-ci et de faire coïncider ses préoccupations avec celles des autres (339-340). Sa position ressemble beaucoup à celle d’Elstir dont Mme Verdurin rappelle qu’elle l’a vu " épaté " par des personnes sans intérêt (331). Mais sa personnalité n’est pas très éloignée non plus de celle de Brichot à qui il trouve, et c’est bien le seul, de l’intérêt.
La disgrâce qui touche l’universitaire pourrait bien être celle qui attend le protagoniste qui apparaît lors de cette soirée "gauche" et "frivole", ridicule même (341). On retrouve là la trace de préoccupations proprement proustiennes dont certaines notes du Carnet 1 conservent la mémoire, comme celle-ci qui date du mois de juillet : "Moi gauche chez Mme d’Albuféra"8. Dans une autre, qui date du début de l’année 1908, Proust redoute d’"avoir été cru ridicule"9. En même temps qu’elles sont des traces des préoccupations de Marcel Proust en 1908, ces notes sont aussi des matériaux pour un travail romanesque et se situent donc à la frontière entre la biographie et la fiction. Lorsque Proust, à partir du cas de Brichot, réfléchit aux revers mondains de ceux qui paraissent un soir " trop frivole, ou trop pédant ou trop gauche, ou trop cavalier ", il reprend cette matière. L’universitaire apparaît donc ici comme un prolongement de l’auteur en même temps qu’il attire sur lui une réprobation mondaine qui pourrait à juste titre concerner le protagoniste avec qui il partage d’ailleurs de nombreux traits.

Étymologies et essences : noms de lieux et de personnes et théorie du personnage
L’universitaire présente, en effet, comme point commun avec le protagoniste la myopie qui le dispose à voir les choses "avec les yeux de l’esprit" (341). Dans les deux cas l’esprit d’observation est remplacé par une approche intellectuelle et auditive qui explique peut-être en partie l’importance des dialogues dans les développements mondains de la Recherche et notamment dans le dîner à la Raspelière. Le primat de la parole sur le matériau descriptif serait la conséquence de cette myopie métaphorique du personnage dont l’universitaire assume la tare physique.
           On peut observer en outre que le style de Brichot partage avec celui de Proust le recours à la métaphore diégétique10, c’est-à-dire inspirée du récit :  losqu’il compare les noms d’arbres conservés dans les noms de personnes à une bruyère conservée dans de la houille (321), l’image du végétal semble commandée par le sujet traité dont il est un prolongement naturel. Comme chez Proust, c’est le contexte qui semble créer l’image. De même, évoquant Falaise, Brichot décrit un effet d’optique cher à Proust : les flèches d’une cathédrale semblant voisiner le cours d’une rivière (329). Sans parler de pastiche, les traits caractéristiques du style étant très isolés et peu marqués, on peut avancer qu’il y a, dans le personnage de Brichot, une part importante de Proust et de son personnage ; l’universitaire n’est pas qu’un pantin maladroit, il est aussi une métaphore du protagoniste et de son auteur.
            Les étymologies participent de ce parallèle. Explicitement, tout d’bord, en ce que le personnage dit, à plusieurs reprises dans ce seul passage, qu’elles "l’intéressent" (321, 340). Cet intérêt ne tient pas seulement au fait qu’on peut voir dans les étymologies une version dégradée et érudite de l’intérêt que l’être proustien porte aux noms de lieux et de personnes. Tout leur travail consiste à remonter à une forme originelle, profonde et universelle, à retrouver la racine, le principe du nom. En vertu de ce processus, if, dans "Saint-Pierre des ifs", cesse d’être l’arbre pour devenir l’eau : l’étymologie permet de dépasser l’observation pour atteindre l’essence et ce qu’il y a d’universel dans le vocable.
            Or, c’est précisément ce que fait le narrateur à propos de M. de Charlus. S’il ignore tout de sa tenue vestimentaire, il relève la manière dont il s’exclame et fait mine d’appuyer sur les épaules de M. de Cambremer qui esquisse le geste de lui céder la place (334). Mais ce qui intéresse ici le protagoniste et le narrateur ce n’est pas d’observer le jeu des deux aristocrates dans un salon bourgeois, mais ce qu’il y a de général dans ce comportement, ce qui fait de M. de Charlus "un Guermantes", nous l’avons signalé. De même, si le rire du baron est si important et essentiel à son portrait, au point que la description doive être associée à une imitation phonétique pour restituer le personnage (333), c’est qu’il est une manifestation ponctuelle d’un phénomène général "qui sonnait ainsi, inchangé, depuis pas mal de siècles" (332). Il est en effet une survivance d’une "grand-mère bavaroise ou lorraine" dans la personnalité du baron et révèle par là une autre caractéristique essentielle, son appartenance à la classe des hommes-femmes.
           Les traits propres aux personnages de la soirée ne sont pas apportés pour eux-mêmes et afin d’élaborer par leur somme une identité fictive vouée, comme chez Balzac, à faire concurrence à l’état civil. Gestes, intonations, propos ont une portée générale qui leur confère leur rôle et leur fonction dans l’écriture romanesque. Ainsi, le débit haché du philosophe norvégien ne relève pas de l’anecdote un peu facile sur un savant étranger rencontré dans un dîner en ville, il traduit par sa lenteur et son caractère haché, la qualité permanente de tout propos métaphysique :

en tant que métaphysicien, il pensait toujours ce qu’il voulait dire pendant qu’il le disait, ce qui, même chez un Français, est une cause de lenteur. (321) De même, la réaction de Mme Verdurin aux compliments du protagoniste et la prétention que trahit sa tenue ont moins pour but de montrer le ridicule de la Patronne que de restituer, à travers elle, le comportement de toute femme du monde élégante11.
Ce que Brichot "apprend" au protagoniste, c’est en définitive moins l’étymologie de Balbec que ce que le mécanisme qui permet d’élaborer un personnage de roman. Le détail restitué ne l’est pas comme fait observé en lui-même mais comme signe d’une chose universelle. De la même manière, l’étymologie d’un mot révèle son inclusion dans une lignée dont il n’est qu’une manifestation. C’est d’ailleurs cette capacité à retrouver le général dans le particulier (eve dans if, un Guermantes ou un homme-femme en Charlus) que le protagoniste attribue à l’artiste dans le développement final du Temps retrouvé. Si l’écrivain retient "ce qui semblait aux autres des riens puérils, l’accent avec lequel avait été dite une phrase, et l’air de la figure et le mouvement des épaules" pour le faire entrer dans son œuvre, c’est qu’"il l’avait déjà entendu, ou sentait qu’il pourrait le réentendre que c’était quelque chose de renouvelable, de durable ; c’est le sentiment du général qui dans l’écrivain choisit lui-même ce qui est général et pourra entrer dans l’oeuvre d’art"12.

Une préfiguration du Temps retrouvé
           L’érudition de l’universitaire n’est donc pas à lire seulement comme une mise en scène du mauvais goût et du manque de tact qui caractérise celui qui étale sa culture dans le monde, elle ne sert pas non plus à dénoncer cette superficialité que les milieux mondains dissimulent derrière leur rôle de mécène (343) et de juge du bon goût. Les étymologies condensent une théorie du roman fondée sur la permanence et ce que Proust nomme : "le général". La soirée mondaine est ainsi le lieu d’une réflexion sur l’art ou tout au moins sa préfiguration, sinon sa mise en oeuvre, avant la lettre. Ce que le protagoniste peut pressentir dans les étymologies de Brichot n’est pas très éloigné de ce qu’il découvrira lors de la matinée Guermantes. Au reste, une figure commune domine les deux manifestations : celle de Mme Verdurin qui est, dans Le Temps retrouvé, la princesse de Guermantes. Tout cela tend à accréditer la thèse qu’elle défend que la fréquentation d’une femme comme elle ne puisse pas ne pas être salutaire à un artiste (334), même si le sens à donner à cette formule est différent de celui qu’elle-même lui attribue.
En cela, la soirée à la Raspelière anticipe sur les enseignements contenus dans Le Temps retrouvé. Le lien avec le dernier volume ne se limite d’ailleurs pas à ce rapprochement, l’épisode étudié est également à relier à la lecture du Journal des Goncourt. Dans les deux cas, en effet, la peinture du petit clan sert de point de départ à une réflexion sur l’observation. À la lecture du pseudo Goncourt, le narrateur comprend qu’il n’a pas de dispositions pour la littérature puisque ayant fréquenté la même société que les deux frères il n’en a pas retenu les mêmes choses qu’eux, oubliant les détails vestimentaires et retenant des riens sans importance13. Il constate de nouveau son "incapacité à regarder, à écouter" qu’illustre le journal, remarquant, comme lors du dîner chez les Verdurin, que le personnage qui en lui sait observer n’apparaît que lorsque "se manifestait quelque essence générale". L’envers du Journal, qui constituerait la mise en oeuvre de la littérature telle que la conçoit le protagoniste, c’est précisément le dîner à La Raspelière : l’anecdote mondaine et l’intérêt propre qu’ont les discours de chaque convive s’y trouvent dépassés au profit de "lois psychologiques"14.
            L’appartenance du protagoniste à la sphère des artistes, plus qu’à celle du monde où, même quand il semble admis, comme chez les Guermantes, il est singulier et étrange, révèle sa personnalité artiste. Celle-ci se marque dans son enthousiasme opposé à l’esprit d’observation et par l’intérêt que, comme Elstir, il porte à des personnes en apparence sans intérêt, Brichot en l’occurrence. L’universitaire n’est toutefois pas une simple machine à débiter des étymologies. En révélant sous les variations de formes la permanence des racines et des mots, il fournit une des clés de l'esthétique du protagoniste et de celle de Proust : l’importance du général sur le particulier, de l’universel sur l’individuel qui ne vaut que comme manifestation. En cela, le dîner à La Raspelière préfigure Le Temps retrouvé, notamment par ce qu’il est une antithèse du dîner décrit dans le pastiche du Journal des Goncourt et une mise en oeuvre de la littérature telle que la défini Le Temps retrouvé.
 

            On ne saurait donc limiter la portée des épisodes mondains du roman de Proust à leur dimension sociologique. Celle-ci est présente dans le réalisme apparent que l’enchaînement verbal donne à des scènes qui restituent le décousu et l’arbitraire des propos mondains. Par ailleurs, Proust utilise la structure concentrique selon laquelle s’organisent les différentes sociétés. Toutefois, la question de l’appartenance à tel ou tel groupe détermine moins une identité sociale qu’une personnalité. Cela est sensible pour M. de Charlus mais surtout pour le protagoniste.
            La mondanité n’est donc pas aux antipodes de l’art, au contraire, elle y conduit, comme le symbolise la matinée chez la princesse de Guermantes. Toutefois, le monde ne peut donner accès à l’art qu’à condition d’être dépassé au profit d’une vision personnelle qui s’emploie à révéler les lois enfouies dans les individus. La description d’une société n’a ainsi de sens et d’intérêt que dans le cadre d’un dépassement de la description réaliste.

Jean-Marc QUARANTA


1 - Édition de référence, pp. 319-344. L’étendue du passage proposé excède les limites d’une étude littéraire telle qu’elle pourrait être proposée au concours. Les références renvoient, sauf mention contraire, à l’édition au programme et sont données entre parenthèses dans le corps du texte.
2- Anne Henry, Marcel Proust, théories pour une esthétique, Paris, Klincksieck, 1981, pp. 344-365.
3- Vincent Descombes, Proust, philosophie du roman, Paris, Minuit, coll. « Critique », 1987, p. 18.
4- Ce trait annonce Le Temps retrouvé, voir l’édition de la Pléiade, IV, p. 443.
5 - Le premier patronyme est celui de Céleste, la gouvernante de Proust qui est explicitement mentionnée ici (« je me promis d’en parler à Céleste »). Le second est celui d’un supérieur de Proust lors de son volontariat à Orléans.
6 - Bernard Brun, « “Une des lois vraiment immuables de ma vie spirituelle” : quelques éléments de la démonstration proustienne dans des brouillons de Swann », B.I.P. n° 10, 1979, pp. 23-38.
7- Sur ce point voir Antoine Compagnon, Proust entre deux siècles, Paris, Seuil, 1989, pp. 257-297.
8 - Le Cahier de 1908, édition de Philip Kolb, Paris, Gallimard, coll. « Cahiers Marcel Proust », 1978, f° 4v° ; p. 51.
9 - Ibid., f° 2r° ; p. 48.
10 - Gérard Genette, « Métonymie chez Proust », Figures, III, Paris, Seuil, 1972, p. 48.
11- La question faussement interrogative que pose Mme Verdurin au protagoniste est déjà présente, sous une forme voisine, dans un brouillon de Jean Santeuil. Proust y évoque une jeune femme d’Orléans qui répond aux compliments : « “Dites-vous vrai ? Le pensez-vous ?” trait d'esprit de la personne qui est spirituelle et modestie de la personne qui est bien élevée, ce cachet mondain en un mot que la province avait immobilisé elle redoublait d'interrogations de ce genre dites sur un ton gai qui était au fond de la fatuité (il n'était drôle de paraître mettre en doute la sincérité du compliment que parce que son bien-fondé était évident) » (Jean Santeuil, Paris, Gallimard, coll. " Bibliothèque de la Pléiade", 1971, p. 589.
12 - T.R., IV, p. 479.
13 - Ibid., p. 296.
14  - Ibid., p. 297.