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Henri Broch
Le pourfendeur du paranormal
Ce scientifique perce
avec rigueur et humour les secrets des
«mystères»
par Normand BAILLARGEON
Pourfendeur
du paranormal, il poursuit son oeuvre avec rigueur et humour. Le 27
janvier
1989, le quotidien Nice Matin
étalait en première page
une information qui semblait tout à fait extraordinaire:
«Incroyable: un
mystérieux devin prédit les numéros
gagnants du Loto.»
Le
journal avait reçu, le jour précédent,
une enveloppe cachetée et oblitérée
qui
portait la mention: «Expérience de voyance.
À n'ouvrir qu'en présence d'un
huissier.
Convoqué,
celui-ci constatait que la lettre, postée à 16h30
le 24 janvier 1989, donnait,
plus de 24 heures à l'avance, les six numéros
gagnants du loto ainsi que le
numéro complémentaire. D'où la
spectaculaire manchette du quotidien.
L'affaire
fit grand bruit... jusqu'à ce que Henri Broch
révèle être l'auteur de la
supercherie et indique comment il s'y était pris. Il
n'était pas nécessaire de
faire intervenir de prétendus dons divinatoires pour
expliquer cette
«prédiction». En fait, la solution de
l'énigme était d'une simplicité
désarmante. Broch explique: «Vous collez sur une
enveloppe une étiquette
adhésive qui s'enlève sans laisser de trace. Vous
y inscrivez votre nom et
votre adresse et vous postez cette enveloppe sans la sceller. Le
lendemain vous
recevez votre enveloppe oblitérée. Vous
rédigez alors une lettre
«prédisant»
les résultats du Loto, qui vous sont évidemment
connus ce jour-là; vous
l'insérez dans votre enveloppe et, après avoir
retiré l'étiquette adhésive,
vous adressez le tout à votre correspondant - dans ce cas,
le Nice Matin.
Puis vous allez vous-même déposer cette enveloppe,
que vous aurez pris soin de
sceller, dans la boîte aux lettres du journal. Vous
voilà devin, à peu de
frais!»
Ce
n'était pas la première fois que Broch faisait
parler de lui; ce ne fut pas la
dernière non plus. En fait, tout jeune encore, Broch est
déjà fasciné par les
«mystères» et il s'amuse à en
percer les secrets. Il apprend un peu de magie et
sidère son entourage en réalisant des tours que
d'autres accomplissent en se
réclamant d'un pouvoir inconnu de la science: la
télépathie, les
extraterrestres, etc. À chaque fois il y avait un truc, bien
sûr et Broch, lui,
ne manquait pas de le dévoiler.
Devenu
physicien et professeur à l'Université de Nice,
il mène depuis plusieurs années
une véritable oeuvre de salut public en s'en prenant
à toutes ces formes de
croyances qu'on regroupe aujourd'hui, le plus souvent, sous le nom de
paranormal. Arts divinatoires, astrologie,
télépathie, suaire du Turin,
pyramides d'Égypte, chirurgiens sans bistouri, statues de
l'île de Pâques: tout
cela - et bien plus encore - a été soumis
à sa vigilante et décapante critique.
«Une formation scientifique est utile pour examiner tout cela
rigoureusement,
constate-t-il. Mais c'est insuffisant. Car les scientifiques des
sciences
naturelles ignorent la tricherie. La nature ne ment pas. Ils ont donc
du mal à
prendre une distance critique par rapport au témoignage,
à soupçonner la
fraude.» Ajoutez à cela la force du
désir de croire et on comprend que
d'éminents savants aient pu se laisser berner, par exemple
par un illusionniste
tordeur de cuillères comme Uri Geller. Et pourquoi Broch
juge essentiel qu'un
illusionniste professionnel (Gérard Majax) participe
à l'équipe qu'il a mise
sur pied.
Son
travail est passionnant comme une enquête
policière. Ici, Broch démontre
habilement et patiemment les mécanismes d'une fraude,
là il dénonce des
recherches aux failles méthodologiques énormes;
ailleurs, il montre qu'une
explication naturelle toute simple suffit pour rendre compte d'un
phénomène
réputé inexpliqué ou tenu pour
explicable seulement par le recours à de
mystérieuses entités (par exemple, le
prétendu sang de Saint-Janvier supposé se
liquéfier périodiquement à Naples);
ailleurs encore, il rappelle qu'une banale
supercherie est à l'origine d'un long chapitre
réputé scientifiquement fondé de
l'histoire de la parapsychologie (par exemple dans le cas de la
fondatrice du
spiritisme, Margaret Fox Kane, qui a avoué l'escroquerie).
À chaque fois, il
met au jour les mécanismes mis en oeuvre pour susciter la
crédulité et il
travaille avec l'espoir de parvenir à guérir
certaines maladies de la raison.
Ses travaux lui ont valu de recevoir le prestigieux Distinguished
Skeptik
Award,
chez nos voisins du Sud.
À
ces recherches se mêle parfois une pointe d'humour. Mais cela
n'empêche
nullement Broch de savoir parfaitement à quel point ses
travaux soulèvent des
questions sérieuses, cruciales et préoccupantes.
Car ils nous renvoient
finalement une image parfois très troublante de
nous-mêmes, de notre culture en
général et parfois même du monde
scientifique en particulier - qui s'est
parfois laissé berner par des illusionnistes ou des
charlatans avec une
facilité déconcertante.
«Il
y a moins de phénomènes paranormaux
revendiqués qu'avant, explique Broch. Et
leur intensité s'est également
réduite: on prétendait autrefois que la
pensée
pouvait soulever les statues de l'île de Pâques;
elle prétend
"seulement", de nos jours, pouvoir tordre des cuillères.
Mais le
problème c'est que le nombre de personnes
touchées a augmenté. Pire: la
croyance aux phénomènes paranormaux est
directement proportionnelle au niveau
d'études. Pire encore: le milieu de l'éducation
(instituteurs, étudiants,
professeurs) est celui où la croyance est la plus
forte.»
S'il
n'a pas d'explication unique à donner de ces faits, Broch
pense que certains
médias jouent ici un rôle important. Et ses
idées rejoignent alors celles de
Noam Chomsky qui s'est fait le héraut de leur
sévère dénonciation.
«Certains
médias vont très aisément vers le
surnaturel, l'incroyable et le prétendu
non-résolu. Ils deviennent alors malhonnêtes pour
cause d'audimat! Et pourtant
le besoin de merveilleux ne doit pas conduire au mensonge et
être synonyme de
sottise. On pourrait présenter un mystère et
ensuite en donner la solution. La
télévision surtout, à cause des
images, a un impact considérable.»
Broch
considère que nos efforts devraient être
concentrés sur le système scolaire et,
en particulier, sur la formation des maîtres.
«Pourquoi, par exemple, ne pas se
servir de l'attrait pour le paranormal pour démontrer ce
qu'est véritablement
la science en montrant ce qu'elle n'est pas?»
Prêchant par l'exemple, il donne
à l'Université de Nice un cours sur le
paranormal, cours ouvert à tous les
étudiants.
Son
action se prolonge par un service Minitel, le 3615 ZET, mis sur pied
à
l'Université de Nice et alimenté par lui.
«On y trouve près de 4000 pages
d'information sur les phénomènes paranormaux, sur
tous les sujets.»
Mais
il faut aussi entendre Broch parler de ses propres travaux. Car il est
d'abord
et avant tout un chercheur en biophysique, même si c'est
surtout à son hobby
qu'il doit sa grande notoriété. «Je
travaille en biophysique et j'applique la
physique théorique à des molécules
biologiques. Mon besoin de merveilleux est
totalement assouvi en science, où on est constamment en face
du merveilleux.
Les atomes, les molécules, c'est fantastique.»
LES
COMMANDEMENTS DE LA PENSÉE CRITIQUE
Les
travaux de Broch, à la jonction de la science et de
l'épistémologie, débouchent
sur une «zététique» (du grec,
zétésis,
recherche, le mot
s'appliquait d'abord à la démarche de Pyrrhon et
des sceptiques grecs de
l'Antiquité).
Broch
codifie dans sa zététique les commandements d'un
véritable art du doute et de
la pensée critique à l'intention aussi bien du
scientifique que du simple
citoyen soucieux de ne pas s'en laisser conter ou encore des
élèves et des
étudiants (pour lesquels il a également
écrit).
Il
y rappelle que la source de l'information est fondamentale.
«Même un bon
dictionnaire peut mentir. Le Petit Larousse
définit le zodiaque comme la zone de la sphère
céleste qui contient les 12
constellations. Or il y en a 13.»
Broch
rappelle encore que la charge de la preuve incombe à celui
qui déclare: c'est à
celui qui affirme croire aux fantômes d'étayer sa
proposition et pas au
sceptique de dire pourquoi il n'y croit pas.
De
même, une affirmation extraordinaire nécessite une
preuve plus qu'ordinaire.
«On ne demandera rien à celui qui affirme avoir vu
une pomme tomber d'un
cinquième étage, rappelle Broch; mais on doit
demander beaucoup à celui qui
déclarera l'avoir vu s'envoler du même
endroit.»
Autre
règle importante: l'alternative est féconde.
C'est-à-dire que, placé devant un
phénomène attribué à une
force ou à une entité mystérieuse, il
convient de se
demander si on ne parviendrait pas au même
résultat par des moyens tout à fait
normaux: ce qui rend inutile et superflu le recours à la
force ou à l'entité en
question. Armé de tels préceptes - il y en a en
fait plusieurs autres - on est
ainsi mieux en mesure de se prémunir contre les effets
auxquels recourent très
souvent les adeptes du paranormal pour séduire leurs
adeptes. Un bon exemple
est ici ce que Broch nomme «l'effet paillasson».
«Quand
vous lisez "Essuyez vos pieds avant d'entrer", explique-t-il, vous
vous exécutez sur le paillasson en essuyant les semelles de
vos chaussures. Il
ne viendrait à personne l'idée de retirer ses
chaussures et chaussettes pour
littéralement s'essuyer les pieds.» C'est que,
sans qu'on y prenne garde, on
use de mots qui ne conviennent pas exactement pour désigner
un objet. Cela peut
être sans gravité, mais il arrive que de
prétendus grands mystères se laissent
expliquer simplement par l'effet paillasson. Et Broch en donne une
illustration
saisissante: «L'huissier qui a ouvert ma lettre à Nice
Matin,
cette lettre qui a amené tant de gens à croire
que je prédisais les résultats
du Loto, ce huissier a été victime d'un double
effet paillasson. Ce qu'il
pouvait constater, c'est uniquement que l'enveloppe (et pas la lettre:
premier
effet paillasson) avait été tamponnée
à telle date (tamponnée et pas
envoyée:
deuxième effet paillasson).»
Dans
un monde où la pensée critique s'effrite,
où le rationalisme est à ce point mis
à mal, on sévit le Nouvel-Âge et
où les sectes de tout poil font résurgence,
l'action de Broch s'avère salutaire et indispensable. Et
elle est d'autant
bienvenue qu'elle est menée avec un humour qui rappelle
celui de Voltaire ou de
Montaigne, mélange de grâce, de
légèreté (celle de l'esprit),
d'espièglerie et
d'ironie. Et on a bien envie, au sortir d'une conversation avec lui, de
dire de
nos actuels parapsychologues et autres charlatans ce que Voltaire
disait de
certains saints: ce sont des fripons qui rencontrèrent des
sots.
Mais
on aurait tort de seulement sourire de tout cela. Et Broch le premier
vous
rappellera à quel point les questions soulevées
sont graves: «Les tenants du
paranormal sont contre l'Homme conclut-il. Contre l'homme dans toute sa
complexité. Ce qu'ils récusent, au fond, c'est
l'Homo sapiens.»
C'est
à ces thuriféraires du paranormal, à
ces ennemis de la pensée critique que
Broch, avec le concours de Jacques Theodor et de l'illusionniste
Gérard Majax,
lance un défi depuis quelques années. Les trois
amis tiennent un million de
francs (plus de 250 000 $) à la disposition de toute
personne qui «pourra
produire, sous contrôle, un phénomène
paranormal de quelque type que ce soit et
que nous ne pourrions pas expliquer.» Broch rappelle que plus
de 140 candidats
ont, à ce jour, tenté leur chance. Mais qu'aucun
n'a réussi à tromper leur
vigilance.
(Henri
Broch a notamment publié Le Paranormal,
dans la
Collection Points Sciences et Au coeur de l'extraordinaire,
dans la collection Zététique qu'il dirige pour
Horizon chimérique
[cf note*].)
Normand
BAILLARGEON est
professeur au département des sciences de
l'éducation de
l'UQAM.
Illustration(s)
:
- Henri
Broch démontre habilement et passionnément les
mécanismes d'une fraude.
- Soucoupes
volantes, vierges qui pleurent ou charlatans de la santé,
Broch s'en prend à
tous les phénomènes d'exploitation.
Titre de l'article : "Henri Broch". Auteur : Normand Baillargeon. Numéro de document : news·19950925·LE·044
[* note] 2010, Laboratoire de Zététique. L 'ouvrage de Henri BROCH "Au Coeur de l'Extra-Ordinaire" et les collections "Zététique" et "Une chandelle dans les ténèbres" sont publiés par les éditions Book-e-Book à Sophia-Antipolis (France). L'article de Normand BAILLARGEON sur Henri BROCH est reproduit ici avec l'aimable autorisation de la direction du journal LE DEVOIR (Montréal, Québec). http://webs.unice.fr/site/broch/articles/N_Baillargeon_H_Broch.html